Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

               "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

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D'un prix Nobel ...de moraline

A propos de

Jean-Marie Gustave Le Clézio

 

 

par Jean-Gérard Lapacherie

 

A Jean-Marie Gustave Le Clézio, écrivain de langue française et que l’on peut dire de nationalité française, en dépit des relations très lâches qu’il entretient avec son pays, a été décerné le prix Nobel de littérature. La nouvelle a été reçue avec soulagement. En effet, depuis des années, ce que décrivent les gazettes, c’est une « France qui tombe » ; ou bien c’est une langue française en recul partout dans le monde ; ou bien une culture à l’agonie. Ou encore ce sont des analystes acérés qui, se fondant sur le peu d’échos que rencontrent les écrivains français dans le monde, annoncent la mort de la littérature française ou son inéluctable effondrement. Ce prix Nobel a mis fin, provisoirement à n’en pas douter, à la chronique d’une mort annoncée. Les radios, les télévisions, les journaux et les revues ont résonné d’élans de fierté et de prurits de satisfaction, comme si ce prix Nobel était une victoire militaire ou un taux de croissance de 8%. Les autorités avaient donc de bonnes raisons de s’en féliciter et, si elles ont fait parvenir à l’écrivain couronné des messages de félicitations, convenus et sans doute sincères, ce n’est pas seulement dans l’espoir un peu vain que cette gloire rejaillirait sur la France, c’est aussi pour exorciser les sinistres prédictions.

Le prix Nobel de littérature bénéficie dans le monde d’un large crédit. L’impact en est fort, certes moins que le Mondial de foot, les JO, l’argent qui circule de banque à banque, l’information, les connexions internet, les flux d’images, etc., mais suffisamment pour raviver les couleurs d’une culture agonisante.  Les agences de presse, les radios, les télévisions, les quotidiens, les hebdomadaires, les revues culturelles dans tous les pays du monde, même dans les plus fermés, comme la Corée du Nord, ou dans les plus éloignés de Stockholm, comme le Vanuatu, en parlent d’abondance. Des centaines de milliers de lignes, des millions de mots, dans toutes les langues du monde, des milliers de papiers, de news, de chroniques, etc. célèbrent « le prix Nobel de littérature décerné à l’écrivain français Le Clézio ». Dans tous les media de tous les pays du monde, il est ou il a été ou il sera question de la langue française, de la France, de la littérature française. Certes, dans un an, il ne restera pas grand-chose de cette écume. Peu importe. Les journalistes, qui ont lu, non pas une œuvre de Le Clézio, mais une fiche toute faite sur lui (biographie en trois lignes, origine familiale, thèmes préférés), ont traité du rayonnement de la langue française, de la littérature qui s’écrit en français, de l’universalité, même restreinte, du français, du nombre élevé d’écrivains français ayant obtenu le prix Nobel de littérature : quatorze en un peu plus d’un siècle, environ un et demi par décennie, le « meilleur résultat » qui soit pour un pays. Ainsi est confirmée la vocation littéraire de la France. On comprend que de nombreux Français, lassés d’entendre la France rabaissée, méprisée, critiquée, se soient sincèrement réjouis que, par ce prix, leur pays ait été honoré, c’est-à-dire aussi rétabli dans son honneur bafoué.

         L’affaire est bonne pour la maison de commerce Gallimard, qui est le principal éditeur de Le Clézio, mais aussi pour les autres éditeurs qui ont publié un livre ou deux, généralement des essais, de cet auteur : Fata Morgana, Seghers, Stock, Mercure de France, Le Seuil. Les VRP enregistrent commandes sur commandes ; les libraires ont préparé des tables Le Clézio ; les sociétés de diffusion ont chargé leurs camions de lourds cartons de livres ; les imprimeurs ont fait faire des heures supplémentaires à leurs ouvriers pour retirer des milliers d’exemplaires nouveaux de chacun de ses romans. Des libraires étrangers ont passé des commandes ; des éditeurs étrangers ont signé des contrats de traduction, même en ourdou ou en coréen. Les livres de Le Clézio vont se vendre comme des petits pains. Tout cela est bel et bon pour les livres et ceux qui en vivent. Les honnêtes gens aussi se réjouissent. Le Clézio est chaleureux, discret, attentionné, courtois. Il n’a rien des cultureux qui vibrionnent devant les caméras. Ce n’est pas un histrion qui s’exhibe partout. Il est sans doute très vertueux, et même vertuiste, comme l’attestent ses romans, si tant est que ses romans soient une projection de son univers moral.

 

         Pourtant, on ne peut pas ne pas émettre quelques réserves à la fois sur le prix Nobel ou sur l’Académie de Suède et sur la signification que Le Clézio donne à son œuvre. Ce prix est décerné par un aréopage d’écrivains âgés, d’académiciens fatigués et de professeurs de littérature. On sait hélas que les professeurs de littérature sont comme les professeurs de vertu : ils aiment ce qui leur ressemble, ce qui est bon suivant les critères de leur morale, ce qui est bien, ce qui est bon, ce qui est conforme à ce qui est en cour, ce qui pense bien, ce qui va dans la bonne direction, ce qui diffuse un message d’espoir et de sérénité, ce qui donne envie de faire le bien… Ils n’auraient jamais décerné de prix à Muray. D’ailleurs, ils ne le lisent pas. Jadis ils ont préféré Rolland ou Martin du Gard à Claudel, le géant de la littérature française. Ils ont préféré Prudhomme à Péguy et Mistral à Proust. Dans le dernier demi-siècle, les auteurs honorés ont tous été progressistes, au sens où ils pensent comme il faut penser et où toujours ils se laissent porter par les vents dominants : Grass, Camus, Sartre, Simon, pas de fausse note, pas de bavure, pas d’exception, pas d’infraction à la loi, pas de prix à Rushdie. Or, le progressisme a changé de nature. Il ne se prononce plus en faveur de l’émancipation des prolétaires ou des dominés, mais pour l’abolition des frontières, pour le libre franchissement de toutes les limites, pour les sans papiers, pour le décentrement, pour la repentance et la mise en accusation incessante de l’Occident, de la France, du catholicisme, le protestantisme étant par miracle épargné. Le prix Nobel est un prix de vertu doublé d’un prix de conformité idéologique.

         Le Clézio est issu, du côté de son père, de l’aristocratie terrienne de l’île Maurice, laquelle a opté pour la nationalité anglaise, quand les Anglais se sont emparés de cette île. Ses ancêtres étaient propriétaires d’esclaves ou fiers de l’avoir été. Son père, médecin, a exercé dans l’empire colonial anglais. Du côté de sa mère française, ce sont des colonialistes hostiles à la république et qui, dans les années 1930, rêvent d’un pouvoir fort. Dans le journal L’Express, répondant aux questions d’un journaliste, il affirme, du monde dont il vient : « La société mauricienne dont je suis issu n’avait aucune valeur, c’était une société d’exploitation, raciste et compartimentée, un peu comme celle que décrivait Faulkner, mais elle produisait aussi des individus étonnants, sublimes. Là aussi, ce livre (Ritournelle de la faim) sera une sorte de règlement de comptes ». Invité sur France Culture, il a reconnu qu’il est issu d’une famille de propriétaires d’esclaves ayant justifié l’esclavage comme un mode supérieur de mise en valeur des terres. Pour ce qui est de sa lignée française, répondant à une question du journaliste de L’Express, il déclare : « Enfant, j’ai vécu les dernières répliques du séisme qu'avait été la Seconde guerre mondiale. Je me souviens de propos racistes ou antisémites, entendus dans ma famille proche et éloignée : la guerre avait eu lieu, et ils n'avaient rien appris ». On comprend que, pourvu de ce pedigree, Le Clézio se sente responsable de tous les maux de la terre et de tous les crimes de l’humanité et qu’il veuille se libérer de cette culpabilité qui l’étouffe et l’empêche de vivre. Mais au lieu de régler ses comptes avec son père, médecin dans l’empire colonial britannique, au Nigéria en particulier, ou avec sa lignée esclavagiste de l’île Maurice, où, pourtant, il séjourne régulièrement, toute honte bue, ou avec sa famille raciste de France, il fait porter la responsabilité de ces crimes sur le pays dont il a choisi la nationalité, ce à quoi il n’était pas obligé (la nationalité mauricienne est belle ; de même la nationalité anglaise), sur l’Europe, qui n’en peut mais, sur l’Occident, sur le Nord, sur la civilisation judéo-chrétienne, pour s’en exonérer ou en exonérer ses lignées et pour en exonérer toutes les autres civilisations qui ont pratiqué l’esclavage à grande échelle et pendant plus longtemps que les planteurs cupides de l’île Maurice. Le journaliste de L’Express lui objecte la grandeur de son île natale, dont la vertu est d’être « par nature cosmopolite », le cosmopolitisme sans frontières ou trans-frontières étant la valeur suprême de Le Clézio, qui a vécu longtemps au Nouveau Mexique, parmi les naturels du Panama, à Port Vila, à l’île Maurice. C’est aussi cette vertu que l’Académie royale de Suède a récompensée. Prudemment, Le Clézio élude l’objection, car il sait que le cosmopolitisme de l’île Maurice résulte du métissage d’aventuriers sans foi ni loi avec leurs esclaves. Il s’en tient à la violence, dont il prétend qu’elle est un « phénomène universel » : « cette même violence, je l’ai même retrouvée au Mexique, pays qui, un bref moment, a été allié à Hitler ! Aujourd’hui encore, cette fascination de la force, de l’autorité, n’est pas éteinte, cette braise rougeoie encore : c’est le néonazisme en Allemagne, la nostalgie qui s’exprime ici ou là d’un monde autoritaire ». Voilà l’île Maurice blanchie ; et la lignée Le Clézio aussi.

Soit trois des œuvres : Le Procès-verbal (Gallimard, 1963), Onitsha (1991, Gallimard) et Raga, approche du continent invisible (2006, Le Seuil). Le Procès-verbal, qui l’a fait connaitre, en partie grâce au prix Renaudot qui lui a été décerné, est un pensum indigeste, dont la lecture risque de décevoir les lecteurs les mieux disposés. C’est du sous nouveau roman, qui parait archaïque quarante ans plus tard comme une épave chue de quelque naufrage préhistorique et dont la seule audace se ramène à la numérotation des chapitres, non pas à l’aide de chiffres, romains ou arabes, mais de lettres de l’alphabet latin. S’il avait choisi les lettres de l’alphabet arabe, il aurait été encore mieux dans la ligne. Plus tard, même s’il renonce aux recettes du nouveau roman, il reste dans la littérature d’avant-garde, celle du manque, de la pénurie, du défaut, de l’absence, de la restriction, de la différance, non pas de la négation (il ne nie rien), mais de l’affirmation incessante du moins, du vide, du creux, du désert. Dans le roman Onitsha (1991), il renoue avec les formes convenues du récit pour raconter le grand mythe de la fierté africaine : celui des origines noires de la civilisation égyptienne, dont les fondateurs nubiens ou méroïtiques ont, ou auraient, été contraints de s’exiler pour fonder dans le delta du Niger une civilisation oubliée. Dans Raga, approche du continent invisible (2006), il s’adonne à ce pour quoi il est assez doué : la rêverie géographique ou la géographie imaginaire, à propos des Mélanésiens et du Vanuatu, grâce à quoi il inculpe pour crime contre l’humanité impuni Anglais et Français, dont la seule présence aurait dépeuplé ces îles. Cet essai tient plus du sermon à deux sous ou du bulletin paroissial que de l’exercice de la pensée libre. On ne résiste pas au plaisir de citer ces perles : « Charlotte a contribué à la reconnaissance marchande de la valeur de la natte – donc du travail des femmes. Elle est surtout parvenue à une reconnaissance de leur statut dans la société traditionnellement machiste du Vanuatu » ; ou encore : « La plante qui a échappé à l’emprise coloniale dans les îles, c’est le kava (de son nom scientifique, piper methysticum). C’est la plante liée au peuple mélanésien, à son histoire, à ses rêves. C’est la plante qui donne la paix » ; ou encore : « A Raga, l’on est toujours près du moment de la création. Il y a, malgré le drame de la nature et l’histoire troublée de l’époque coloniale, quelque chose de la joie originelle qui fait penser à Nietzsche, ou à Tagore. Du cocasse, du drolatique dans la genèse. La chute, le péché originel, on sent bien que ce n’est pas l’affaire des Mélanésiens ». Apparemment, le péché originel, c’est la seule affaire de Le Clézio. Arrêtons-là les citations de peur que la lecture ne se mue en jeu de massacre.

De fait, on est en droit de se demander si les académiciens de Stockholm ont lu Le Clézio et, s’ils l’ont fait, quelles lunettes ils ont chaussées pour le lire. De toute évidence, ce sont les lunettes de la morale de sacristie. Depuis la nuit des temps, les écrivains savent que la littérature n’a rien à voir avec la morale et ils sont convaincus que la moraline est littérature-cide : elle tue la littérature. En Suède, les professeurs de vertu et les académiciens blanchis sous le harnois l’ignorent, comme s’ils avaient trente siècles de retard.   n