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 Les
SAS de Gérard de Villiers:
un regard français sur le
monde
(SAS 1965-2005)
par Francis Moury
“(…) Cependant le
philosophe ne méprise pas le mythe. (…) Encore faut-il avouer que cette
aventure, dans laquelle nous nous trouvons bel et bien engagés, comporte
de multiples périls, encore plus pour qui la tente du côté du mythe que
pour qui la tente du côté des doctrines (…) Pourtant, au point de
civilisation où nous en sommes, et maintenant qu’à travers l’Europe les
musées et les livres ont lâché tous les symboles de toutes les sagesses,
tous les signes de toutes les magies, blanches ou noires, nous ne
pouvons plus éviter la tâche de mettre de l’ordre dans nos richesses,
d’apprendre à utiliser nos puissances et à enchaîner nos périls. (…) »
Clémence
RAMNOUX, Mythe et métaphysique, in Revue de Métaphysique
et de Morale, éd. Armand Colin, Paris 55ème année, N°4
octobre-décembre 1950, pp. 408-431.
“John Turner se
rapprocha de la glace du lavabo et inspecta soigneusement son visage. Il
avait horreur d’être mal rasé. Le miroir lui renvoya l’image d’un homme
aux traits réguliers mais sévères, les sourcils noirs fournis
soulignaient des yeux gris verts qui semblaient inexpressifs. Le nez
était important, au-dessus d’une grande bouche bien dessinée mais qui
souriait rarement. John Turner était bel homme, mais son attitude
distante et froide, due en grande partie à la timidité, accentuait son
allure un peu gauche. Il semblait mal à l’aide dans son grand corps, et
ne livrait rien de ses pensées. (…) »
Gérard de
VILLIERS, SAS n°146 Le Sabre de Bin Laden, §1, 1er
paragraphe, éd. Gérard de Villiers / Malko Productions, Paris 2002, p.
9.
Gérard de Villiers est peut-être
l’écrivain français le plus populaire en France et dans le monde
aujourd’hui. Les chiffres de la série des SAS – Gérard de
Villiers a publié d’autres œuvres, et même tout récemment ses mémoires,
mais ce sont uniquement les SAS qui nous intéressent ici -
parlent d’eux-mêmes : de 1965 (date du premier SAS) à ce mois de
septembre 2005, il a publié 159 SAS, tirés à 200.000 exemplaires chacun,
soit en tout à peu près 150 millions de volumes tirés sans compter les
traductions innombrables (un ami bibliophile, connaissant notre péché
mignon, nous a récemment ramené un exemplaire de l’édition turque du
SAS n°27 Safari à La Paz) et les éditions pirates.
Quarante ans d’histoire du
monde, quarante ans d’évolution géopolitique sont rassemblés dans ces
159 volumes, publiés au rythme de quatre volumes par an. Balzac avait
écrit une Comédie humaine, Gérard de Villiers raconte l’histoire
du monde. Il arrive que les deux se recoupent puisque les hommes sont
les acteurs de l’une comme de l’autre. SAS ou une vérité de
l’histoire, voire même une histoire de la vérité au sens le plus
hégélien du terme ?
En apparence Gérard de
Villiers ne semble guère s’intéresser à la France : son altesse
sérénissime (SAS renvoie à ce titre mais était aussi un clin
d’œil à sa compagnie aérienne scandinave favorite) le Prince Malko Linge
est autrichien et voyage en mission pour la C.I.A. partout dans le
monde. Sauf en France où il ne séjourne qu’en transit à l’aéroport ou le
temps de faire quelques courses à Paris. Gérard de Villiers avoue
d’ailleurs que s’il avait écrit en anglais ses aventures, il eût
probablement vendu bien davantage encore de volumes : le fait que Malko
Linge soit un espion international s’y prêtait admirablement. Mais de
fait, les SAS sont écrits en français. Et la vision du monde
qu’ils expriment est bien celle d’un Français sur le monde actuel.
SAS est un Autrichien qui pense en français et voit le monde comme
un Français peut le voir. Première raison pour laquelle, de toute
évidence, les lecteurs français l’apprécient.
Formé
à « Sciences-po » puis par le journalisme, Gérard de Villiers s’est, au
fil des rares entretiens parus de 1965 à nos jours (si l’on excepte,
encore une fois, ses récentes mémoires beaucoup plus amples et
réflexives) défini à la fois comme un journaliste et comme un romancier.
(1)
C’est la première originalité qui caractérise son style : avant de
publier un nouveau SAS, Gérard de Villiers part systématiquement
enquêter dans le pays où son action aura lieu et il y vit suffisamment
de temps pour capter l’esprit du lieu comme l’esprit du temps. Comme
tout romancier aussi, il lit et se tient au courant. Il a des amis
journalistes, des amis fonctionnaires et a connu personnellement
quelques espions et aventuriers dont SAS Malko Linge est un condensé au
physique, au moral aussi. Comme tout journaliste Villiers dit la vérité
lorsqu’il la voit : les noms des rues, la géographie d’une région, les
types d’armes légères (ou lourdes) employées, l’architecture, les mœurs,
les religions, la situation économique et sociale sont reproduits d’une
manière exacte dans chaque SAS. Pas seulement reproduits, mais
aussi soigneusement sélectionnés en fonction de leur poids, de leur
signification intrinsèque en regard du récit spécifique qui va nous être
contés et qui met à chaque fois en jeu l’idée d’un cancer local menaçant
la santé du monde libre par sa soudaine virulence.
La première question que se pose
le lecteur d’un premier SAS est : « Comment peut-on être SAS ? »
et à cette première question, Gérard de Villiers a toujours soin de
répondre. Il rappelle les motivations de son héros : elles sont d’abord
économiques puisqu’il est rétribué pour ses missions et qu’il a, comme
tout homme, besoin d’argent. Mais Linge étant un honnête homme bien
éduqué et d’une lignée respectable, l’aspect éthique et politique de son
travail ne lui est pas indifférent. Il arrive même que cet aspect
contredise le précédent, le mette lui-même en danger, le pousse
éventuellement à exécuter un des fonctionnaires (SAS n°60 Terreur à
San Salvador) de l’organisation qui le commandite. Autrement dit,
Linge est un héros répugnant à employer n’importe quel moyen pour
arriver aux fins qui lui sont assignées. Il est systématiquement
conscient des horreurs qu’il doit commettre pour éviter de plus grandes
horreurs. Il mesure en outre à chaque passage dans un lieu les
injustices sociales parfois terrifiantes qui ont créé le terreau
favorable à la naissance du terrorisme qu’on lui demande de combattre.
Ce terrorisme fut longtemps celui du communisme rouge international
soutenu par l’U.R.S.S. et la Chine maoïste. Pas exclusivement
cependant : SAS a combattu des néo-nazis rescapés de la seconde
guerre mondiale ou inspirés par elle, des complots africains, des
escadrons de la mort paramilitaires comme leurs cibles paramilitaires de
gauche, des narcotrafiquants, le terrorisme palestinien, israélien,
l’islamisme fondamentaliste djihadiste et bien d’autres formes avérées
prises par l’esprit de l’histoire. Ouvrir un SAS, c’est se
trouver dans la situation de Hegel ouvrant son journal du matin. Un
nouvel aspect véritable du monde va nous être donné : nous le savons
d’avance. Nous savons que nous allons découvrir un contenu véridique,
violent parce que véridique, véridique parce que source de mort et de
violence réellement advenues.
SAS
n°59 Carnage à Abu Dhabi
et SAS n°61 Le complot du Caire - écrits tous deux vers 1980 -
traitaient déjà du djihadisme puisqu’ils s’inspiraient de faits réels au
cœur desquels le lecteur informé savait le repérer comme cause motrice.
Telle une abeille, Gérard de Villiers puise le nectar acide de
l’histoire du monde au jour le jour et la relate. Il en livre parfois
une version exacte à 80% mais ignorée du grand public. Il modifie ou
intervertit parfois aussi les données de telle équation mais le lecteur
informé peut en rétablir les termes exacts (SAS n° 140 Enquête sur un
génocide) ou, du moins, croit y être arrivé. D’une manière générale,
depuis quarante ans, le lecteur français a le très net sentiment,
lorsqu’il lit un SAS, qu’il passe de l’autre côté du miroir et
qu’il a entre les mains une version non censurée des faits que lui
livrent parcimonieusement les média, un peu moins parcimonieusement les
enquêtes journalistiques publiées sous forme d’articles dans les
quotidiens sérieux ou sous forme de livre plus ample.
À cela plusieurs causes : la
vérité des mentalités est d’abord la première. Certains personnages sont
caricaturaux mais contiennent une part fondamentale de vérité. D’autres
ne sont nullement caricaturaux et sont absolument véridiques.
Simplement, la violence de leur pensée, de leurs actions, de leur
langage est difficilement recevable par la critique littéraire française
« bon chic bon genre » qui n’admet pas qu’on dépeigne des psychopathes
ou des criminels d’une manière aussi directe. On ne le pardonne pas à
Gérard de Villiers alors que c’est une de ses grandes qualités : il dit
là le vrai. Les mêmes ne lui pardonnent pas davantage le vérisme
sexuel : la pornographie et l’érotisme sont parties intégrantes des
SAS car parties intégrantes de la vie des personnages qui sont, dans
certains cas, tout bonnement des personnes dont le nom a simplement été
changé. La pornographie et l’érotisme sont des figures de style selon
eux. Ce sont juste des éléments de la vérité de l’histoire lui
permettant de progresser : leur part d’irrationalité existe et Gérard de
Villiers le sait. Il les met en œuvre et le lecteur s’y retrouve
correctement. Certes, la maîtresse de Linge, la fameuse Alexandra, nous
a pour notre part toujours, il faut bien l’avouer, laissé de marbre,
mais bien des personnages féminins nous ont toujours parus marqués au
coin de la vérité documentaire la plus pure, la plus brûlante et la plus
véridique. Simplement les critiques littéraires répugnent à ce genre de
fréquentation et refusent de les considérer comme intéressantes. Or
elles existent.
Lire un SAS produit un
double effet constant et identique : la satisfaction provoquée par une
nouvelle connaissance, augmentée, du monde dans lequel nous vivons mais
aussi la peur. La description de l’envers du miroir fait peur. Sans
doute parce que nous devinons qu’une partie absolument exacte de la
vision proposée est authentique ou parce que nous le constatons si nous
connaissons bien la situation et avons visité, au même moment et à la
même époque, le pays en question. Et aussi parce que l’autre partie,
celle dont nous sommes incapables de savoir si elle est inspirée de
faits réels ou non, apparaît si réelle qu’elle nous impressionne autant
que la précédente. Dès lors qu’importe certaines coquilles, certaines
rapidités coupables d’écriture qu’on peut repérer au hasard de certains
volumes. Balzac lui-même orthographiait bien de diverses manières le
même mot : l’essentiel n’est pas là. Qu’importe aussi certaines
facilités de structure qui d’ailleurs, compte tenu de la nécessité
dramaturgique du récit, n’en sont finalement pas car elles reproduisent
tout bonnement ce qui se passerait effectivement dans tel ou tel cas de
figure relativement (totalement, parfois) fondé. Le fond (la vérité dite
en partie, en partie cachée) comme la forme (la manière de montrer la
vérité, de la faire ressentir au lecteur) sont l’essentiel aux yeux de
Villiers. Il n’y a pratiquement pas d’erreur concernant les descriptions
d’armes légères : il sait ce qu’est un fusil d’assaut « M14 » américain,
« FN F.A.L » belge, « G3 » ouest-allemand. Il sait aussi qu’un pistolet
semi-automatique allemand Walther P38 est chambré en calibre 9mm
Parabellum et pas en calibre 38 Spécial, encore moins, comme nous avions
pu le lire une fois dans le journal « Le Monde » il y a bien longtemps,
en calibre « P38 spécial » qui n’existe pour sa part absolument pas ! Il
connaît l’univers physique, industriel, technologique qu’il décrit. Et
il connaît l’univers moral, intellectuel, politique qu’il décrit. La
fiction met en branle tout cela juste assez pour que la projection soit
vivante aux normes de la fiction. Mais c’est bien d’abord la charge
virulente extrême de la réalité qui demeure impressionnante dans tout
bon SAS qui se respecte. Le rapport réalité-fiction est inversé
par rapport aux proportions habituelles du genre : telle est la source
féconde de l’originalité et de la valeur de cette série remarquable.
En tant que lecteur, nous avions
cru possible à une époque, vers 1990 si nos souvenirs sont bons, de
définir un âge d’or de la série. Nous pensions que les 40 premiers
SAS parus pouvaient le constituer. Mais nous avons revu depuis ce
jugement. Comme toute série, celle-ci connaît des hauts et des bas et
régulièrement tel ou tel nouveau SAS nous surprennent. Il faut
bien prendre la mesure de ce phénomène : on pouvait concevoir qu’il soit
facile de surprendre un Français de 1965 n’ayant jamais voyagé, ne
lisant pas « Le Monde » ni « Le Figaro » quotidiennement. Celui de 1980
était un peu plus au courant de l’histoire du monde, nolens volens. Eh
bien, celui de 2005 – y compris l’intellectuel - peut toujours être
surpris, en dépit des innombrables moyens de diffusion de l’information
à sa disposition. C’est qu’en effet, cette politique-fiction repose sur
un style propre, une vision du monde spécifique, acérée, lucide, à nulle
autre pareille dans le genre « espionnage ». Nous nous souvenons qu’un
architecte cambodgien nous avait avoué son étonnement devant la richesse
d’information (sur tous les plans) de la situation décrite en son temps
et en son lieu par SAS n°35 Roulette cambodgienne. Et que,
lorsque nous avions lié connaissance avec un jeune appelé laotien lors
de notre service militaire au 110e RI, il nous avait confirmé
les détails géographiques que nous lui citions, de mémoire de fervent
lecteur, d’après SAS n°28 L’Héroïne de Vientiane. Autre
souvenir : un jeune homme dont le père avait été en poste à Bagdad nous
vantait la précision des descriptions de SAS n°14 Les Pendus de
Bagdad.
Souvent, le meilleur passage des
meilleurs SAS est le premier chapitre, qui plante le décor et met
en branle l’action qui va déterminer au chapitre suivant le recours à
Linge. Gérard de Villiers utilise pour cela deux procédés éminemment
cinématographiques : soit il part d’un plan d’ensemble pour ensuite
isoler un détail ; soit il part d’un détail pour élargir celui-ci en « zoom-arrière »
et le planter dans sa proche universalité. L’efficacité de l’écriture,
sans que le héros soit encore intervenu, est alors en général maximale.
On n’oublie pas, une fois qu’on les a lues, les ouvertures des SAS
n°20 Mission à Saigon, SAS n°17 Amok à Bali, SAS n° 22 Les
parias de Ceylan, SAS n° 32 Murder Inc. Las Vegas et tant
d’autres comme celles, admirables du point de vue de la dynamique et du
rythme, de SAS n° 53 Croisade à Managua, SAS n°98 Croisade en
Birmanie ou encore celles de SAS n° 97 Cauchemar en Colombie
et SAS n°102 La Solution rouge.
Les
chapitres suivants agissent comme révélateurs au sens photographique du
terme, suivant un processus narratif classique. La réalité globale et
brute, complexe, parfois ahurissante de violence révélée par le premier
chapitre, sera progressivement investie, tournée et retournée en tout
sens jusqu’à livrer la clé de son énigme. Cette clé est parfois
probante, parfois douteuse. Aucune importance. L’ouverture démesurée de
SAS n°92 Les Tueurs de Bruxelles, pourrait presque se suffire à
elle-même tant elle est surréaliste et précise à la fois : à partir du
fait-divers inexpliqué d’une série de braquages dirigés par un géant
cagoulé dont le lecteur se souviendra sans doute car ils avaient défrayé
la chronique vers 1988, Gérard de Villiers ouvre les portes les plus
noires, oscillant entre littérature policière et littérature fantastique
par le recours sadien à la nécrophilie mise en scène, et revendiquée
comme mise en scène. Comme dans les histoires fantastiques du détective
Harry Dickson adaptées et réécrites par le génial Jean Ray,
l’explication est encore plus invraisemblable que les faits avérés qui
ont suscité sa recherche. Mais à fait aberrant et réel, explication
aberrante et demie : le vrai peut quelque fois n’être pas vraisemblable.
Le doute subsiste longtemps dans l’esprit de SAS Malko Linge : c’est un
personnage cartésien, presque sceptique. Il s’en tient à une ligne de
conduite empiriste, certes morale mais morale parce que la morale, d’un
point de vue positiviste, est ce qui sauve le monde et lui permet d’être
vivable. Malko Linge est le témoin privilégié, au carrefour de la
fiction (20%) et de la vérité du monde (80%) et ce qui aurait tendance à
l’étonner serait plutôt les 80% en question que les 20% reconstruits à
partir de ceux-ci. (2)
Écrivain
français confronté au chaos du monde contemporain depuis quarante ans,
en rendant compte depuis quarante ans obstinément avec succès. Sans
précautions oratoires. Gérard de Villiers est un témoin de notre monde :
nous disons « le nôtre » d’un point de vue chronologique. Nous avions
cinq ans lorsque le premier SAS a paru : c’est bien de « notre »
monde, de celui dans lequel nous avons grandi, que parle chaque SAS,
quatre fois par an. Nous avions déjà écrit ailleurs (à l’occasion d’une
discussion sur Simenon, que nous n’aimons guère et que Gérard de
Villiers n’aime guère non plus) qu’il faudra très sérieusement songer à
recommander aux étudiants en sciences-politiques de lire non seulement
les manuels d’histoire contemporaine parus aux éditions Masson mais
encore de lire la collection complète des SAS s’ils veulent avoir
une idée de ce que fut le monde dans lequel nous avons vécu, s’ils
veulent connaître leurs origines politiques et morales. Gérard de
Villiers a choisi dès 1965 son camp qui fut celui de tout Français
rationaliste et moral à une époque où l’intelligentsia faillissait à sa
mission : il fut un anti-communiste vigoureux. Et il a dépeint avec
exactitude les ravages mondiaux causés par la guerre froide jusqu’à la
fin du bloc soviétique et même au-delà. Il est aussi un démocrate
pessimiste : la seule espèce saine de démocrate. Il est de la race de
Thucydide : sans illusion mais réaliste. Parfois idéaliste en ce sens
que l’éthique a un sens pour son héros. Un sens plein : il risque sa vie
pour elle mais sans gloriole et sans préjugés, parce qu’il a une
conscience exacte de la situation dans laquelle il se trouve. Malko
Linge est plus d’une fois dans la situation d’un héros de Malraux ou de
Sartre, à sa manière, et dans son genre. Simplement cette situation est
décrite avec des mots évoquant plutôt la rudesse du roman noir
américain, et son analyse demeure objective, jamais visionnaire. Elle se
maintient dans de strictes limites à l’intérieur desquelles la
concaténation souveraine des eaux glacées du calcul (égoïste ou
politique) broie les pions que sont les protagonistes
(3).
Mais cette objectivité
est parfois si remarquablement réaliste qu’elle atteint une qualité
proprement phénoménologique. On a rarement décrit la subjectivité de la
mort d’une manière aussi intense que dans les SAS : nombreuses
sont les notations psychiques de personnages voyant leur mort survenir,
livrant leurs dernières pensées, sensations, impressions. Ces notations
sont parfois dignes d’un manuel de psychologie classique, tantôt à
tendance phénoménologique, tantôt à tendance de « psychologie de la
forme ». Et la psychanalyse n’est pas oubliée. Certains héros négatifs
le sont en raison de la lourdeur névrotique de leur histoire familiale,
reconstituée d’une manière analytique plausible. C’est le cas notamment
de certaines « passionnaria ». Autre est le cas de personnages
secondaires qui sont décrits d’une manière moins complexe mais en termes
simples, nets et précis. Certaines biographies ou même autobiographies
(tel comparse se remémorant sa vie jusqu’au moment où il se retrouve ici
et maintenant) sont véritablement très étonnantes : tel tueur colombien,
en une demi-page, résume sa vie, ses motivations, son environnement
psychosocial avec une densité et une vérité rarement atteintes. Pas plus
d’une demi-page parce que la personne en question n’a rien de plus à
dire sur elle-même : son univers mental se limite à cela. Et Gérard de
Villiers rend compte avec une terrifiante vérité de la limite exacte en
question. Elle est décrite, posée d’une manière sèche, parfois un peu
ironique tant certains portraits sont objectivement frappés au coin de
la folie objective. Mais ils sont - on le sait, on le ressent au plus
profond de nous-même - absolument véridiques : fonds comme formes ne
forment alors plus qu’un pour livrer, en somme, la vérité totale d’un
être. Cette création littéraire est donc inadaptable au cinéma, comme
toute création purement littéraire : au moins 30% de chaque SAS
est constitué par de telles synthèses psychologiques, intraduisibles à
l’image dans le cadre d’un récit cinématographique classique. Raison
pour laquelle toutes les tentatives d’adaptation cinématographique des
SAS furent des échecs cinglants. Et preuve, a contrario, que les
SAS sont bien de la littérature française servant le genre
populaire du roman d’espionnage d’une manière originale.
n
Remarques additionnelles sur les couvertures illustrées des SAS de 1965
à 2005 :
Les deux premiers volumes de la
collection (SAS n°1 SAS à Istambul et SAS n°2 SAS contre
C.I.A.) étaient illustrés par des photographies assez « pop-art »,
belles et efficaces mais non créditées. SAS n°3 Opération apocalypse
(1965) amorce le principe de la mention du photographe en crédit
(principe qui ne sera pas appliqué systématiquement : certaines
couvertures seront signées, d’autres non) puisque c’est Francis
Giacobetti - photographe-cinéaste né en 1939, auteur du film
Emmanuelle 2, l’anti-vierge [1975] plastiquement bien supérieur au
film antérieur de Just Jaeckin inspiré du roman d’Emmanuelle Arsan - qui
la signe. Elle demeure, encore aujourd’hui, une des plus belles.
SAS
n°4 Samba pour SAS
(1966) présente la particularité d’avoir été édité sous deux
illustrations différentes, toutes deux non créditées : d’abord une femme
aux cheveux courts auburn, demi-nue, dissimulée par une végétation
luxuriante, arbore un P.M. Thompson M1 masquant sa poitrine sur l’une ;
puis une jeune femme blonde demi-nue en plan américain rapproché, sur
fond uni rouge, au regard dur, protège pudiquement sa poitrine mais
tient un pistolet semi-automatique équipé pour le tir de compétition sur
l’autre. C’est un cas unique dans la série SAS en édition
française, à notre connaissance.
Constantes aisément repérables
: les femmes sont érotiques mais armées ; leur regard toujours direct
est parfois séduisant mais le plus souvent intimidant voire franchement
inquiétant. L’ensemble produit souvent l’effet d’une rencontre avec une
sorte de Sphinx moderne. Des photographes variés (Toscas, Robert Brown,
Jérôme Da Cunha, Vloo, Thierry Vasseur) servent depuis quarante ans
cette même ligne générale esthétique qui unifie la série et lui confère
une partie de son charme premier. Certaines couvertures de SAS
conservent une intangible beauté, une intangible faculté de suggestion,
telles celles signées Toscas et aussi certaines autres, non créditées
mais remarquables.
Les lettrines et les graphismes
ont, pour leur part, subtilement évolué mais ont toujours conservé leur
unité, en dépit de modification de détails comme l’introduction de la
numérotation des dos, les changements de société d’édition induisant un
nouveau « logo », etc.
Ils demeurent tout autant
reconnaissables par leur double qualité esthétique immédiatement
perceptible : clarté et sophistication.
NOTES
appelées par un numéro dans le corps du texte :
(1)
« On
ne découvre pas cela [le fait qu’on ait un talent d’écrivain] tout seul.
Ce sont les autres qui s’en chargent. Notamment lorsque l’on commence à
vendre des livres. (…) Vous savez j’étais journaliste, donc j’écrivais.
C’est là que j’ai appris à dire le plus de choses possibles avec le
moins de mots possibles. Et j’ai surtout appris à écrire pour être lu,
ce qui est très important. Il y a des trucs techniques que l’on apprend
dans le journalisme et dont je me sers quotidiennement. (….) J’écris
toujours de la même façon. Je vais toujours sur place, je fais une
enquête tout à fait journalistique. (…) [SAS n°53] Croisade à
Managua était un bon exemple de précision. (…) J’ai une vision des
choses très particulière, c’est cela qui me différencie des autres. (…)
J’ai toujours eu beaucoup de curiosité, j’ai toujours voulu savoir ce
qui se passait. (…) »
Gérard de Villiers, extrait d’un entretien avec
Gérard-Julien Salvy, in Playboy édition française n°70, Paris
septembre 1979, pp.17-92
(2)
« Mes livres reflètent 80% de la réalité. »
Gérard de Villiers, cité par Edgard Davidian in
L’Orient-Le jour du 12 novembre 2003 (en ligne sur
www.rjliban.com)
Ajoutons que cet « effet de
réel » est récemment encore augmenté par le rassemblement en un seul
épais volume de plusieurs volumes déjà parus et dédiés à un même conflit
géopolitique (conflit israélo-palestinien, etc.) constituant ainsi un
véritable « dossier fictif-réel » sur son évolution, courant parfois sur
plus de vingt ans. De tels volumes sont vendus plus chers que chaque
volume simple, naturellement.
(3)
« Je n’écris pas comme la Comtesse de Ségur. J’ai besoin d’une histoire
forte, qui implique de la politique, de la violence. Je fais de la
géopolitique appliquée, si l’on peut dire. (…)
Je
n’écris jamais de choses invraisemblables. »
Gérard de
Villiers, extraits d’un entretien accordé à Yves Couprie le 07 mars
2005, en ligne sur
www.routard.com.
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