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Voyage
au coeur de la nuit
par Jean-Gérard Lapacherie
à propos de
Juan Asensio,
Maudit
soit Andréas Werckmeister,
Les Editions de la Nuit, 2008.
Juan Asensio se fait, à
juste titre, une très haute idée de la littérature, et cela conformément
à ce que fut la littérature, entre autres écrivains, pour Bernanos,
Conrad, Faulkner, Broch. Constatant le néant de ce qui est aujourd’hui
encore nommé littérature ou de ce qui en tient lieu, le mot
restant le même, alors que la réalité qu’il désigne est tout autre, il
conclut (p 96) : « il n’y a pas, il n’y a plus de littérature en France,
je veux dire spécifiquement française donc universelle, d’une grandeur
d’âme évidente, d’une préoccupation métaphysique constante et surtout
d’une beauté d’écriture qui, dans le recoin le plus reculé du monde, la
désigneraient avec une royale simplicité comme telle ». Pour Juan
Asensio, la littérature est morte, ce dont elle a conscience, mais elle
n’est pas encore enterrée ou calcinée, puisque des livres continuent à
être publiés, sous la marque pourtant caduque de « littérature ».
D’elle, il reste un cadavre exposé dans la chambre froide de quelque
institut médico-légal et qu’un nostalgique de ce que fut jadis la
littérature observe, examine, explore (cf. pp 11 à 22, le chapitre
« exploration du cadavre ») dans une belle langue, riche et vive, la
langue de la littérature, quand celle-ci n’était pas encore morte.
Dans de nombreuses pages,
Juan Asensio se réfère aux thèses admirables de Steiner sur le bavardage
froid, vain et mondain, qui tient lieu de pensée, d’art, de littérature
et que, bien entendu, les journalistes tiennent pour le summun de feu
l’art littéraire (chapitres « Pétrification de la parole vive »,
« Gangrène du bavardage »). Le modèle de langue que suit cette
littérature de survivants ou de zombies est la langue journaleuse, celle
qui ment, trompe, abuse, qui fourgue son mauvais aloi pour de la bonne
monnaie, qui est faussaire en toutes choses, qui pavane partout, à la
manière des paons bien sûr, mais aussi des danseurs de Padoue. Le titre,
à la fois beau et dubitatif, réfère à une des thèses de cet essai.
Andreas Werkmeister est ce musicien allemand de la seconde moitié du
XVIIe siècle (1645-1706) qui est surtout connu comme théoricien de la
musique, attentif aux formes et aux réalités mathématiques de cet art,
et qui a pris la décision d’égaliser les douze demi-tons de la gamme,
brisant ainsi l’harmonie du clavecin. Il concentre en lui tout ennemi de
l’art : c’est le grand simplificateur, celui qui va au fait, qui ne
s’embarrasse pas de détours, qui tient la parole franche et directe,
sans circuits, pour l’idéal accessible à tous, même aux journalistes,
qui va droit au but en expédiant ce qu’il a à dire en trois phrases
simples. La littérature agonise sous les coups du « formalisme »,
c’est-à-dire du découpage des textes en quelques tranches ou en schémas
sensés rendre compte de tout (« Portrait du critique en anatomiste »).
Le cadavre est à disséquer. Ainsi, la littérature en France est le
« trou noir » qui aspire toute énergie et toute matière et où se détruit
le spectre de la pensée et de l’art. La couverture, toute noire,
montrant une éclipse de soleil et le nom de l’éditeur qui publie cet
essai, les éditions de la nuit, donnent une réalité tangible aux thèses
développées dans ce sombre essai.
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