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Enfin, Malherbe vint

 

par Jean-Gérard Lapacherie

 

à propos de

Sylvain Gouguenheim,

Aristote au Mont Saint-Michel,

Les racines grecques de l'Europe chrétienne,

Le Seuil, 2008.

 

 

 

 

Au cours du XXe siècle, des dizaines d’historiens, entre autres MM. Duby, Le Goff, Mme Pernoud, etc. ont établi que le Moyen Age n’avait rien de l’époque sombre, barbare, cruelle, dont on disait qu’elle était jadis pour des raisons de commodité idéologique, la présentant comme l’antithèse, les Dark Ages, des temps modernes qui commencent à la Renaissance. Ce vaste savoir, cette connaissance patiemment constituée, tous les livres publiés, ces lumières n’ont servi à rien. Depuis quelques décennies, le Moyen Age européen et chrétien est retombé dans les ténèbres : ce n’est plus qu’une ère sombre d’ignorance crasse et de stupidité bestiale, qui est opposé, toujours dans des buts de basse police idéologique, non plus aux temps modernes d’Occident, mais à l’Islam des Lumières ou à la lumière de l’Islam, source d’une civilisation qui serait raffinée, spirituelle, fondée sur la raison et soucieuse de développer les arts, les savoirs, les sciences, la connaissance. L’ignorance rance est sortie des placards pour être recyclée en arguments massue sur les racines musulmanes de l’Europe ou sur la dette infinie que l’Europe n’aurait toujours pas remboursée à l’Islam et aux peuples musulmans. En bref, le Nord de la Méditerranée serait plongé dans les brumes du Mal ; le Sud se chaufferait au soleil du Bien.

Le titre Aristote au Mont Saint-Michel est éloquent. Aristote n’a pas séjourné, on l’a compris, au Mont Saint-Michel ; ce sont ses œuvres qui, au XIIe siècle, y ont été traduites en latin et diffusées dans toute l’Europe, bien avant que ne soient connues ses œuvres traduites à partir d’adaptations en arabe. La thèse du livre est condensée dans le titre : l’Europe a accédé seule à l’héritage grec. Elle n’est pas eu besoin des secours de l’Islam pour cela. Il est établi – et les faits sur ce point sont formels - que Byzance a continué à penser l’héritage de la Grèce antique et que l’Occident médiéval a été mû par la quête du savoir, aidé en cela par les chrétiens syriaques ou égyptiens, dont beaucoup ont trouvé refuge, au moment de la conquête et de la colonisation de leur pays par les Arabes islamisés, en Sicile, à Rome, dans toute l’Europe. Si les Arabes sont à la source de l’Europe, c’est involontairement – un peu comme les Turcs qui, en exterminant les Arméniens, ont forcé quelques survivants à se réfugier en Europe, où ils ont fait revivre la culture arménienne.

Sylvain Gouguenheim examine l’évidence qu’assènent sans scrupule les doctes de l’Université, les bien pensants des media, les politiciens aveugles : les « Arabes » auraient formé, ou y auraient contribué, la culture de l’Europe ; ils auraient préservé et fécondé l’héritage grec ; ils auraient transmis aux Européens les lumières de la raison antique ; ils leur auraient tout appris, la médecine, les mathématiques, l’astronomie, etc. Si tout cela, qui est fort aventuré, a été possible, c’est parce que l’Islam aurait eu des siècles d’avance en toutes choses sur l’Europe barbare que le christianisme maintenait dans les culs de basse fosse de l’ignorance. En bref, comme on le répète partout depuis les années 1960, la lumière viendrait de l’Orient et l’Islam, la religion et la civilisation, serait Lumière.

La thèse est examinée pendant la période qui s’étend du VIe siècle, un peu avant la prédication de Mahomet, au XIIe siècle, quand commencerait la décadence islamique. Ce que montre Sylvain Gouguenheim, c’est que cette thèse euphorique et hallucinée n’est fondée sur rien, sinon des à peu près, beaucoup de partis pris idéologiques et de nombreuses approximations. Ainsi, l’hellénisme qui aurait été cultivé dans l’islam abbasside, à Bagdad, aux IXe et Xe siècles, n’a rien de la Grèce classique, celle d’Aristote, de Socrate ou de Périclès : c’est un hellénisme tardif et vague, de type néoplatonicien. Le vernis de vérité que prend la thèse tient à la confusion faite par de grands savants entre les « arabes » et les musulmans. Dans le Proche Orient conquis par les guerriers d’Allah, les arabes chrétiens et les chrétiens arabisés représentaient encore la moitié de la population en l’an mil : ces chrétiens, dits syriaques, connaissaient le grec, la langue du christianisme ; ils parlaient l’araméen, une langue proche de l’arabe, et avaient été habitués à traduire les textes grecs en syriaque ; ils avaient été contraints d’apprendre l’arabe, rendu obligatoire dans les administrations. Ils ont traduit Aristote et les savants grecs en arabe, les oulémas ou savants musulmans refusant d’apprendre tout autre langue que l’arabe. Le savoir médiéval ne touchait, aussi bien dans les pays d’Islam qu’en Europe, que des centaines de personnes par siècle. Il ne faut pas s’illusionner sur sa nature : c’est un savoir livresque, rarement une véritable science, laquelle n’émerge qu’à la Renaissance. De plus, les termes arabes qui signifient « science » ou « savants », à savoir ilm et oulémas, ne désignent pas les mêmes réalités ou personnes que les mots latins ou grecs équivalents. Dans les pays d’Islam, la science (ou ilm) est islamique ; les savants sont savants dans la connaissance du Coran. La célèbre Bayt el Hikma (ou « Maison de la Sagesse ») de Bagdad ne réunissait pas des savants de toute confession, mais les seuls savants en islam, de toute origine, qui ont débattu assez librement, mais pendant un temps limité, des seules questions de théologie. Dans les pays d’Islam, les connaissances, empruntées aux Grecs de l’Antiquité, passent par le filtre de la religion. Ce qui est retenu d’Aristote, c’est la logique et la rhétorique des arguments : une technique de persuasion, et non la « raison ». Les œuvres politiques traitant du « pouvoir » et de la « démocratie » sont ignorées ou détruites ; des œuvres scientifiques, il n’est diffusé que ce qui ne contrevient pas aux dogmes de l’islam, c’est-à-dire peu de choses. Enfin, ceux-là mêmes qui proclament que tout se vaut, que toutes les civilisations sont égales, que les hiérarchies sont à bannir, que les hommes, où qu’ils vivent, sont porteurs de la même et éminente dignité humaine, affirment tout de go, sans la moindre hésitation, haut et fort, très bruyamment même, comme s’ils scandaient des slogans dans les rues, que les Européens sont barbares, cruels, ignares, alors que les musulmans sont raffinés, éclairés, spirituels, bons. L’Islam serait en avance, l’Europe en retard sur tous les plans. A la honte dont la seconde est accablée s’oppose l’orgueil affiché du premier. L’ethnocentrisme, même inversé, reste de l’ethnocentrisme, c’est-à-dire de l’orgueil racial : il n’a sa place ni dans la science, ni dans le débat public.

 Pourtant, en dépit de toutes ses qualités et des innombrables faits qu’il révèle (la thèse de l’héritage arabe de l’Europe a d’abord été exprimée par une orientaliste allemande, Sigrid Hunke (1913-99), auteur du Soleil d’Allah brille sur l’Occident (1960), qui a été et est restée une idéologue nazie, haïssant le judéo-christianisme), le livre de M. Gouguenheim est désespérant, non pas par les connaissances qu’il établit ou rétablit et qui sont sources de Lumière bien entendu, ou par les innombrables erreurs qu’il corrige chez les docteurs de l’université, et parmi les plus doctes qui soient, mais parce que tout le savoir qu’il expose ou rappelle est établi depuis longtemps, qu’il n’y a qu’à lire des ouvrages savants relativement anciens pour que la thèse délirante des racines islamiques de l’Europe apparaisse comme un ethnocentrisme haïssable, que le savoir admirable des médiévistes n’a servi à rien et qu’il est ignoré, même des plus éminentes célébrités de l’Université, des media ou de la politique, et jusqu’aux présidents de la République française. A quoi sert-il que la République finance des programmes de recherche si ce qui est établi avec rigueur et sans passion est aussitôt jeté dans les poubelles de l’Histoire au profit de stupides délires idéologiques ? n