|
Les
nouveaux possédés
A propos de
Richard Millet,
L' opprobre,
Gallimard, 2008.
par Jean-Gérard Lapacherie
Opprobre
est un mot jugé littéraire par les lexicographes du Trésor de
la langue française, mais dont la force ou la portée sémantique nous
échappe en partie. Dans le Dictionnaire de l’Académie française
(première édition, 1694), il est défini ainsi : “ ignominie, honte,
affront ” et illustré de cet emploi “ on dit qu’un homme est l’opprobre
de sa nation, de sa maison, du genre humain, pour dire qu’il fait honte
à sa nation, à sa maison, au genre humain ”. Richard Millet est devenu,
lui “ le dernier écrivain ”, “ l’opprobre du genre humain ”, mais aux
seuls yeux des critiques, des journalistes, des prescripteurs de
vertuisme. La présentation de “ quatrième de couverture ” résume
l’origine de l’opprobre et le sujet du livre : “ l’unanimité violente
qui s’est créée autour de Désenchantement de la littérature
(Gallimard, 2007. Cf. l’article que Jeune France y a consacré) et, plus
généralement, de ma propre personne montre que non seulement on n’a pas
voulu lire ce livre, mais aussi que la littérature reste un objet de
scandale ”. Dans la page 13, est reproduite une anthologie des
amabilités fleuries, tout à fait dans l’air du temps, qui lui ont été
adressées : “ pseudo prophète égaré dans ses vaticinations idéologiques,
langue de pute, écrivain en perte d’altitude, polémiste d’hôtel de luxe,
crépusculaire, lugubre, tartuffe, plein de ressentiment, désorienté,
incohérent, irrecevable, prêchant dans le désert, détestable, écrivain
au propos éculé, irresponsable, tombé dans l’exagération rhétorique,
haineux, légèrement paranoïaque, pathétique, déprimé, hérétique,
réactionnaire, vindicatif, négativiste teigneux, aigri, ouvertement
lepéniste, misanthrope, homophobe, révisionniste, détestant son époque,
suicidé enfin ”. A la fin de cette liste d’injures, Richard Millet
conclut : “ j’aurai tout entendu, aurai été traité de tous les noms, et
cependant je n’entends rien. Le bruit de l’unanimité est assourdissant,
donc vain. La violence de l’ordre, le nouvel ordre moral, voilà ce que
je combats ”.
Hugo, qui fut et est resté l’homme de cet ordre moral que nous
détestons, couvert d’honneurs et pair de France, politicien engagé de
tout bord, a répondu lui aussi, il y a un siècle et demi, aux critiques,
somme toute gentillettes, qui lui étaient adressées, dressé sur ses
ergots, adoptant la rhétorique ampoulée du barreau dans un long poème
qu’il intitule “ Réponse à un acte d’accusation ” (d’acte d’accusation,
il n’y a pas eu, bien entendu) et qu’il antidate d’une vingtaine
d’années pour laisser accroire que, le premier sous les rois qui le
stipendiaient, il avait mis le bonnet rouge au vieux dictionnaire.
Richard Millet, heureusement, ne prend pas cette posture là. Il n’a rien
du barde inspiré. Il rédige un essai de démonologie, tenant les horreurs
dont les critiques l’accablent pour l’expression du nihilisme
contemporain et analysant ce que sont pour lui les temps actuels :
“ l’affaire relève donc moins de la politique, comme on a voulu le faire
croire, que de cette science annexe de la littérature : la démonologie.
Oui, les démons sont plus que jamais à l’œuvre parmi nous. Ces forces du
mal, la toute-puissance du nihilisme, voilà ce que ce livre tente
d’exorciser ”.
La
démonologie est “ l’étude des démons, de leur influence, des croyances
qui s’y rapportent ” (Dictionnaire de l’Académie française, en
cours de publication). “ La démonialité de mes ennemis est
essentiellement ignorance volontaire, lâcheté, servilité, grégarité,
moralisme : tous les attributs du multiculturalisme. Gageons que ces
démonicoles ne s’arrêteront pas en si bon chemin : le mal absolu est
leur but, donc, d’une façon ou de l’autre, mon élimination du champ
symbolique ” (p 22). Richard Millet, qui se tient pour un chrétien
d’Orient (un de ces chrétiens en voie de disparition), sait que la
démonologie est la “ partie de la théologie qui traite des démons ”
certes, mais aussi “ des moyens de les combattre ”. C’est à cette tâche
qu’il s’attelle : “ diaboliser l’autre, tel est le travail de mes
ennemis ; moi, je lutte contre le Démon, même quand son visage semble
être du côté de la vérité et que cette dernière signale sa fausseté par
la décomposition de l’expression littéraire ”. Lutter par l’écriture, en
redonnant du lustre et de la splendeur à une langue sur laquelle les
démons s’acharnent et qu’ils vident, comme on vide un animal que l’on a
tué, de tout ce qu’elle est depuis des siècles, voilà ce que fait
Richard Millet, en renouant avec l’esthétique du fragment du
Sentiment de la langue, refusant le discours continu, massif, qui
assène le sens comme un dogme. Les 176 pages de L’Opprobre sont
une succession de courts textes, d’une ou deux lignes ou d’une page.
Chaque fragment devrait être commenté : ainsi, “ un écrivain “ citoyen ”
est aussi obscène qu’un homme forniquant avec une dinde ” ; “ un texte
contemporain est souvent semblable à un panneau de contreplaqué dont la
peinture s’écaille ” ; “ notre époque est la première où voir détruire
des livres nous console de ce qu’ils ont été écrits ”. Rendre compte de
ces fragments par une critique continue serait d’une certaine façon
écraser, sous un texte critique d’un seul jet et organisé, la multitude
de points de vue qu’expriment les fragments. En fait, Richard Millet
reprend les thèmes du Sentiment de la langue, plus de vingt ans
après, ou ceux qu’il a développés dans ses romans, dont, entre autres,
Ma vie parmi les ombres et Lauve le pur, sur la langue,
l’art, la musique, les siècles classiques, l’école, la transmission, la
nation, la littérature, l’écriture ou, ce qui est nouveau, sur
l’apartheid mental, à savoir le fait d’être contraint de vivre dans son
propre pays (la France) dont il est interdit de rappeler quelle était
l’essence, aujourd’hui évanouie. Ce que Richard Millet écrit dans ses
derniers livres, Le dernier écrivain, L’Orient désert,
Désenchantement de la littérature, il l’a déjà écrit, en termes
moins tragiques sans doute, sous une autre manière et dans d’autres
circonstances, dans toute son œuvre antérieure, que les critiques, qui
en ont pourtant rendu compte, n’ont apparemment pas lue. Afficher leur
ignorance, ce qu’ils font sans retenue, c’est aussi pour eux se désigner
comme des possédés modernes.
n
|