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La
grandeur du Christ
par Jean-Gérard Lapacherie
à propos de René Girard,
Les origines de la culture,
Desclée de Brouwer, 2004.
Entretiens avec Pierpaolo Antonello
et Joao Cezar de Castro Rocha
Ce recueil d’entretiens, précis, parfois techniques, exhaustifs, est
sans doute la meilleure voie que puissent prendre ceux qui voudraient
comprendre la pensée de René Girard et surtout la genèse de cette
pensée. Il est divisé en six chapitres intitulés : « la vie de
l’esprit », « une théorie sur laquelle travailler : le mécanisme
mimétique », « le scandale du christianisme », « l’homme, un animal
symbolique », « source et critique de la théorie », « méthode, évidence
et vérité », dans lesquels René Girard revient avec rigueur sur les
thèmes de sa pensée et sur l’évolution de celle-ci.
René Girard est un penseur
réaliste qui rejette l’abstraction structurale par laquelle les
anthropologues représentent le réel. Au cœur de sa pensée est le
mécanisme mimétique : le fait que nos désirs s’enracinent, non dans les
objets ni en nous-mêmes, mais dans un tiers, le modèle ou le médiateur,
dont nous imitons le désir dans l’espoir de lui ressembler. De là
naissent les rivalités, les conflits, les guerres. L’apport le plus
fécond de René Girard à la pensée contemporaine se trouve dans le
chapitre 3 : « le scandale du christianisme ». Le mot scandale,
fréquent dans les Evangiles, désigne non seulement la pierre sur
laquelle un marcheur distrait trébuche (une pierre d’achoppement), mais
aussi le bouc émissaire et le Christ. Ainsi, avec ce mot, est mise au
cœur d’un texte religieux la mort d’un innocent que des groupes humains
sacrifient, dans l’espoir que sa mort résoudra leurs propres
difficultés. De ce point de vue, le Christ est un scandale, ne serait-ce
que parce que ce messie était très différent de l’idée que l’on se
faisait alors du messie.
Les livres de René Girard
– surtout au sujet du désir mimétique, de la victime expiatoire, du bouc
émissaire – ont d’un coup, sinon rajeuni le christianisme, du moins
redonné à la religion la place qu’elle a perdue depuis un siècle, au
profit de l’économie ou de la société. La grandeur du Christ, selon
Girard, est d’avoir rendu impossible la solution archaïque de
l’étranger, du pied bot, du boiteux, etc. sacrifiés, comme des agneaux,
pour arrêter les tensions, les conflits, les guerres et interrompre le
mécanisme mimétique (chacun imitant non pas l'autre, mais le désir de
l'autre). A la différence de toutes les autres croyances, le
christianisme le tient pour innocent et, pour éviter la rivalité
mimétique, propose le Christ comme objet d’imitation. C’est en cela que
le christianisme a accompli une vraie révolution anthropologique, jamais
achevée, puisque la recherche de boucs émissaires est redevenue, chez
les modernes, la solution immédiate à leurs maux.
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