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Leçons
de ténèbres
par Jean-Gérard Lapacherie
à propos de Richard Millet,
Désenchantement de la littérature,
Gallimard, 2007.
Depuis
plus de six ans, les rédacteurs de Jeune France s’efforcent de faire
connaître Richard Millet et son œuvre singulière et quelque peu
intempestive, comme exhumée d’une autre époque que l’ère de la modernité
à tout crin et d’un autre lieu que cette zone commerciale, sans âme,
toute matérielle et déspiritualisée, multiculturel (c’est-à-dire
avec beaucoup de multi et de friches, et très peu de culture), comme on
doit dire désormais, qu’est devenue la France : ses romans (ainsi
Voix d’alto, Lauve le Pur, le Goût des femmes laides, Dévorations, Ma
vie parmi les ombres) et ses réflexions sur la langue française (les
trois volumes du Sentiment de la langue) et sur la
littérature (ainsi, le très beau texte, intitulé « le dernier
écrivain », paru en 2004 dans les Cahiers de la Table ronde),
dans lesquels Richard Millet commence à tisser un des thèmes qui lui est
cher et qu’il nomme « la fin de l’espace littéraire français ». C’est de
cette fin qu’il est à nouveau question dans ce livret de 67 pages et au
titre éloquent : Désenchantement de la littérature.
L’enchantement de (et par) la littérature qui a caractérisé pendant des
siècles la France et la vie spirituelle des Français est fini. Ce qui
s’ouvre désormais, c’est l’époque du désenchantement, de la raréfaction,
de l’aplatissement, de la perte du sens, du tout se vaut et
réciproquement. La littérature ne fera plus entendre son chant ou, si
quelques écrivains enchantent encore, c’est dans le désert.
Dans Désenchantement de la littérature, Richard
Millet reformule ses thèses à partir d’une conférence peu connue, sinon
par le contresens politique qui en a été fait, qu’a prononcée en 1927 à
l’université de Munich le grand poète et écrivain autrichien, le chantre
de la « Mitteleuropa », Hugo von Hofmannsthal (1874-1929), qui a écrit
en 1928 dans une lettre à un de ses amis historien : « avec
l’effondrement de l’Autriche, j’ai perdu le terreau dans lequel j’étais
enraciné ». Cette phrase, si l’on changeait Autriche par
France, pourrait s’appliquer à Richard Millet. Le titre de cette
conférence, Les écrits comme espace spirituel de la nation »,
tient d’un manifeste. C’est dans l’attachement à la langue et dans le
sentiment de la langue, c’est-à-dire dans la conscience que l’on a de sa
réalité, que se réalise cette adhésion spirituelle qu’est la nation,
parce que, écrit Hofmannsthal, « le passé nous parle » (…) dans la
langue et qu’une « cohésion particulière se met à agir entre les
générations. Nous pressentons derrière elle le gouvernement d’un quelque
chose que nous nous risquons à appeler l’esprit de la nation », qu’il
incombe à l’écrit de perpétuer. C’est en France que le lien entre une
langue littéraire et une communauté, dite nation, lien qu’Hofmannsthal
croyait indissoluble et qui se défait peu à peu, est le plus fort : « La
littérature des Français leur garantit leur réalité… Rien n’est réalité
dans la vie politique de la nation qui n’existerait pas en esprit dans
sa littérature, rien n’est contenu dans cette littérature pleine de vie
et sans rêves qui ne se réaliserait pas dans la vie de la nation. Sur
l’homme de lettres, dans ce « paradis des morts », rayonne une dignité
sans pareille. Jusqu’au journaliste, fût-il le plus petit, qui peut se
ranger à côté de Bossuet, de La Bruyère. Le maître d’école est compagnon
de Montaigne, de Molière et de La Fontaine. Voltaire et Montesquieu
parlent encore aujourd’hui pour tous, tous parlent par leur bouche ».
Les nazis, qui n’étaient pas tous ignares ou incultes et qui avaient
peut-être eu connaissance des thèses de Hofmannsthal, avaient compris
cela : c’est le programme qu’ils ont appliqué dans la France occupée, à
savoir détruire la littérature de la France, faire en sorte qu’elle soit
oubliée, même des Français, pour en détruire l’âme et réaliser enfin le
mot d’ordre de Mein Kampf, delenda est Francia, comme l’expose
lucidement Werner von Ebrennac, cet officier allemand hostile aux nazis
et à qui ce programme faisait horreur, un des trois personnages du
Silence de la mer, roman de Vercors, publié sous le manteau en 1942,
qui est à la fois le premier grand récit de la France résistante et
aussi, hélas, la prémonition de ce qu’elle devient peu à peu.
Si l’on reprend chacune des phrases de cette conférence et qu’on les
applique à la situation de la France, de sa langue, de sa littérature,
on est obligé de convenir, avec Millet, que le lien étroit entre la
nation et la langue ou entre la nation et la littérature n’existe plus
ou que l’époque où ce lien avait une réalité est révolue. Si « la
littérature des Français leur garantit leur réalité », alors,
effectivement, à qui examine aujourd’hui ce qui s’écrit en France, les
Français ont perdu toute réalité – la France aussi d’ailleurs. C’est le
constat que fait Millet : « nation, paradis des morts, dignité,
spirituel, psychologie des peuples, voilà qui ne peut que répugner aux
vertueux – du moins à tous ceux qui (…) contribuent à la liquidation des
valeurs dont Hofmannsthal les investissait et, au premier chef, l’idée
même de nation et, par conséquent, la littérature ».
De
cette situation nouvelle et inouïe, Millet tire toutes les
conséquences : il se délocalise lui aussi, comme les dernières
entreprises de main d’œuvre implantées encore en France ; il se sent de
moins en moins Français ; il s’éloigne de plus en plus de son pays, qui
lui devient étranger, ou, plus exactement, c’est son pays qui s’éloigne
de lui. Il n’accepte plus de vivre « dans cet espace (espace et « non
plus terre, territoire, patrie ») déspiritualisé, fictif, illisible, lui
aussi, qu’est devenue la France ». Comme il n’y a plus de « communauté
de destin avec ceux que l’on appelle encore les Français » et qui
flottent dans une « langue de bas-empire » ou qui « marchent dans les
décombres d’une grande civilisation » ou qui se résignent à
« l’enténèbrement du monde », Richard Millet préfère se réfugier dans un
Orient mythique et mystique (cf. cet autre récit : L’Orient désert,
Mercure de France, 2007) ou dans une solitude dont l’art par excellence
est ces admirables leçons de ténèbres de la seconde moitié du
XVIIe siècle.
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