Cercle Jeune France

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L'art de l'émotion froide

 

par Jean-Gérard Lapacherie

 

à propos d'Emmanuel Carrère,

Roman Russe, P.O.L, 2007.

 

 

 

                    

 

       

Ce Roman russe ne tient du genre romanesque que par les mots du titre, en partie trompeurs donc, mais la seule mention roman ne suffit pas à faire de ce livre un roman, ni à le ranger parmi les romans. Le roman russe dont il est question, c’est l’histoire de la famille de la mère de l’écrivain, l’historienne et académicienne Hélène Carrère d’Encausse. Son fils n’écrit pas un roman, il raconte un roman familial ou ce qu’a été le roman russe de sa famille. Ses grands parents maternels se sont réfugiés en France pour échapper à la mort annoncée ou à l’emprisonnement à vie : le grand-père était géorgien, la grand-mère russe et aristocrate. En général, ces histoires, qui sont racontées comme des mythes, sont romanesques à souhait, pittoresques ou amusantes à volonté, et toujours positives : c’est qu’elles fondent l’identité d’une famille et qu’elles sont la source vive où s’abreuve la mémoire individuelle. Ce ne fut pas le cas de la famille russe d’Emmanuel Carrère.

Le grand père a quitté la Géorgie en 1921 quand ce pays, contre le gré de ses habitants, a été intégré, quatre ans après avoir obtenu enfin son indépendance, à l’empire soviétique. Il ne s’est libéré des mâchoires de l’empire colonial tsariste que pour tomber dans les griffes du nouvel empire qu’a été l’URSS, dans lequel le mot soviétique a servi à cacher qu’il était encore plus féroce et plus colonial que celui qu’il continuait. Ses deux frères ingénieurs n’ont jamais fait parler d’eux : ils sont devenus des cadres. Lui, polyglotte, parlant allemand, russe, géorgien, italien, anglais, frotté de philosophie, il a vécu la galère, vivants de « petits boulots » (chauffeur de taxi, représentant placier), indignes de lui et qui ont accentué sa certitude d’être un déclassé, accumulant échecs sur échecs, vivant pauvrement, bien qu’il ait épousé la fille d’un aristocrate russe et allemand, dépouillé de tous ses biens en 1917. Pour ce grand-père géorgien, le communisme est le mal absolu ; et il voyait dans le fascisme le seul remède à opposer à ce mal. En 1940, il a trouvé un emploi, assez bien rémunéré, de traducteur dans un garage de Bordeaux, qui réparait les voitures des officiers de l’armée d’occupation, puis, toujours en qualité de traducteur, dans les services économiques de cette même armée. Il n’a rien fait d’autre que Mme Donnadieu, devenue célèbre sous le nom de Duras.  Pourtant, en septembre 1944, il a été enlevé par des hommes en armes. Il n’a plus donné signe de vie à sa famille. Son corps n’a jamais été retrouvé. Il a sans doute exécuté gratuitement, pour l’exemple ou par vengeance. Sa fille, âgée de treize ans alors, devenue Mme Carrère d’Encausse, universitaire, écrivain et académicienne, et son fils Nicolas ont fini par refouler la douleur qu’a causée la disparition de ce père imprudent, sacrifiant ce souvenir à la nécessité de survivre dans une France hostile, puis de réussir.

Le petit-fils, l’écrivain Emmanuel Carrère, hérite de ce secret de famille caché, dont personne ne parlait, inavouable, honteux. Il a beau suivre une psychanalyse, il ne parvient pas à s’y faire et à composer avec cet héritage. Il a le sentiment que la folie, la haine de soi, le ressentiment, l’aspiration vers le malheur lui ont été transmis par ce grand-père qu’il n’a jamais connu et dont il ne reste presque rien – même pas une tombe sur laquelle se recueillir. Il cherche à en finir avec ce malheur qui gâche son existence, comme il pense qu’il a gâché l’existence de sa mère. La souffrance et la névrose ne s’effacent pas aisément ; elles se transmettent, tel un gène, d’une génération à l’autre. Le goût pour la souffrance est la malédiction d’Emmanuel Carrère, comme l’atteste sa dilection pour les histoires horriblement froides, les secrets de famille honteux, les crimes épouvantables, qu’il raconte dans les récits publiés antérieurement. L’Adversaire (2000, P.O.L.) traite de l’affaire Roman ; La Classe de neige (1995) est l’histoire d’un tueur d’enfants qui n’accompagne son fils à la montagne que pour enlever et assassiner un innocent.

Ce Roman russe se passe en partie en Russie. Emmanuel Carrère apprend qu’un malheureux Hongrois, disparu en 1945, est resté enfermé dans un asile de Russie jusqu’en 2002. Ce sort lui parait analogue à celui de son grand-père disparu. Il décide de réaliser un documentaire. Il se rend à Kotelnitch, la ville où se trouve l’asile, pour filmer les lieux où ce Hongrois a vécu, sans jamais parler à quiconque, et essayer de s’entretenir avec des infirmiers ou des médecins qui l’auraient connu. Il raconte aussi son incapacité à établir une liaison durable avec les femmes, comment il piétine la liaison amoureuse et en partie masochiste qu’il entretient avec Sophie. Le Roman russe se termine par une belle et émouvante lettre d’amour à sa mère. En fait, il finit par découvrir qu’il n’écrit que pour elle, pour la sauver ou la libérer de ce secret honteux. 

Ce livre relève de ce qui est nommé parfois « auto-fiction ». L’auto-fiction n’est pas de l’autobiographie. Dans l’autobiographie, l’écrivain raconte une vie : la sienne ; dans l’auto-fiction, il se prend lui-même pour objet de littérature, il fait de lui-même une fiction, il se traite comme s’il était un personnage. Fiction de soi serait sans doute une dénomination plus juste qu’auto-fiction. Le Roman russe tient de l’auto-fiction (ce qui est raconté s’est produit ou passé comme c’est raconté), mais en partie seulement. L’essentiel, c’est l’effort de l’écrivain pour porter à la lumière ce secret de famille honteux, qui a empoisonné son existence et celle de sa mère, et surtout pour en finir avec ce secret, le mettre en terre définitivement, comme pour exorciser le malheur du grand-père, dont le cadavre a été jeté aux chiens, et préserver définitivement sa mère du spectre du malheur. En cela, ce Roman russe est un petit chef d’œuvre d’émotion froide et contrôlée.

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