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Des
moyens pour contourner l'inquisition gauchiste
par Jean-Gérard Lapacherie
à propos de Pierre Jourde,
Carnets
d'un voyageur zoulou dans les banlieues en feu, Gallimard, 2007.
Il
n’est pas, comme chacun sait, d’hommes plus libres que les écrivains
français, au point que leur liberté d’esprit et de ton, leur
impertinence et leur insolence sont enviés de tous les autres écrivains
du monde, et surtout des Américains, qui étouffent, comme chacun sait,
sous la tyrannie la plus vile qui soit. Il n’est donc pas, comme chacun
le sait aussi, de pays plus libre au monde que la France : pourvu qu’on
n’écrive ni sur le culte musulman, ni sur les émeutes dans les
banlieues, ni sur le racisme que nourrissent les jeunes à l’encontre du
pays qui les accueille, ni sur Mahomet, ni sur le Coran, ni sur les
imams, ni sur la haine que les jeunes vouent aux Juifs, ni sur les
vedettes de la télévision, ni sur des dessins, ni sur les media
partiaux, ni sur l’équipe de France de football qui est intouchable, ni
sur les crimes dont les femmes sont la cible, ni sur l’insécurité, ni
sur les bulletins de santé falsifiés de Mitterrand, ni sur sa seconde
famille, ni sur les vols commis par les hommes politiques, ni sur
l’omerta, ni sur les incendies d’écoles, de bus, de bâtiments publics,
de voitures, de commerces, de vieilles et de jeunes femmes, etc., en
bref pourvu que l’on n’écrive que sur les libellules, sur les pissenlits
et sur les timbres poste du monde entier, on peut tout écrire librement,
sous le regard inquisiteur de deux ou trois flics de la pensée. Il ne se
publie presque plus rien d’intéressant en France. Il ne faut donc pas
s’étonner que la littérature française ou ce qui en fait office soit
tenue dans l’univers, même en Papouasie, pour la neuvième roue du
carrosse – c’est-à-dire pour rien.
Pierre Jourde sait que des herses, des fils de fer barbelés, des
miradors, des chevaux de frise, etc. sont disposés autour des
territoires interdits des banlieues, formant une frontière
infranchissable et empêchant de dire ce qui s’y passe. Dans l’ex-URSS,
Soljenitsyne a pu décrire pendant dix ans le système qui l’incarcérait,
sans circonvolutions, sans allégoriser, sans être obligé de laisser
accroire que les horreurs constatées étaient le fait de Lapons ou
qu’elles se passaient sous Hitler ou dans les démocraties occidentales.
La restitution objective des faits ne lui était pas interdite ; elle
l’est en France, de sorte que les écrivains qui veulent faire usage
d’une liberté de pensée qu’ils ont conquise au fil des siècles et qui
leur a été officiellement reconnue en 1789 et qui, depuis 1981, leur est
rognée chaque jour davantage, n’ont pas d’autre alternative que le
détour ou la fable ou l’allégorie ou l’ironie pour dresser un état
objectif du désastre français, que les sociologues et autres intellos
organiques pavanant dans les hautes sphères de la Puissance autorisée
non seulement s’évertuent à cacher, mais encore interdisent de dire.
Jourde ne nous parle donc pas de la France, ce en quoi ses lecteurs lui
en seront reconnaissants, mais de la Nubie orientale, pas de Paris, mais
de Méroé, pas de Maghrébins ou d’Africains, mais de Belges, pas de
musulmans, mais de catholiques. Il est l’observateur zoulou qui se
transporte en Nubie pour nous entretenir des catholiques belges qui,
comme chacun sait, sont de dangereux extrémistes serrant leur sabre
dégoulinant de sang entre les dents. Les zoulous sont des chasseurs qui,
s’ils veulent rester en vie au milieu des dangers de la brousse, doivent
garder les yeux grands ouverts pour voir la réalité en face. Ils ont la
vue perçante. Quand l’Inquisition veille, il ne reste que les
subterfuges de potaches. Ou bien, on se grime en persan pour écrire ce
qui se passe en France ; ou bien, on se fait zoulou et on part en Nubie.
La Nubie est une région sous-développée de la vallée du Nil, contrôlée
par deux Etats totalitaires et qui n’entendent pas restituer aux
Nubiens, qui sont tous noirs, la liberté, l’autonomie ou l’indépendance
dont ils ont joui jadis. Comme ils sont méprisés des Soudanais et des
Egyptiens, qui refusent de les tenir pour un peuple digne ayant une
histoire, des coutumes, une langue, ils sont insoupçonnables. Intégrer
un peuple qui a été jeté dans les poubelles de l’histoire, victime de la
haine de ceux qui l’ont mis aux fers, est un paratonnerre efficace : ça
évite la foudre, les éclairs, les coups de bâton, les procès en cascade,
les mises en examen médiatique, les persécutions dirigées par la HALDE,
par le MRAP ou par la Sauce raciste.
La
Nubie, république de tradition islamique qui s’est convertie depuis
longtemps à la laïcité, est un étrange pays, où il est interdit
d’employer les mots précis et justes pour désigner les personnes, les
choses et les phénomènes et où la règle est l’euphémisme. Il est
impossible de nommer Belges ceux qui terrorisent leurs nouveaux
compatriotes nubiens ; le seul vocable autorisé étant « jeunes » ou
« jeunes en difficulté » ou « jeunes des quartiers » ou « jeunes des
cités et des quartiers sensibles » ou « jeunes défavorisés ». Ils sont
blonds, ils ont les yeux bleus, ils sont catholiques, ils obligent leurs
femmes et leurs filles à porter d’épaisses chaussettes de laine qui leur
cachent les chevilles (montrer ses chevilles est un péché mortel, quand
on est une femme). Ces Belges sont les victimes du système, le système
est raciste, les exclus sont donc intouchables et innommables. C’est la
seule explication qui soit tolérée par les Puissants de Nubie ; les
autres explications sont taboues. Comme les Belges professent le
catholicisme, celui-ci est inattaquable. S’ils se jettent dans le Nil,
où ils se noient, quand ils entendent la sirène d’une voiture de police,
c’est la police qui les a noyés. Si, pour les venger, leurs congénères
belges, brûlent écoles, autobus, voitures, femmes âgées, jeunes femmes,
tuent des Nubiens, dont le seul crime, outre d’être noirs, est de
posséder un appareil photo ou de sortir leur poubelle le soir ou de
vivre à l’hôtel ou de porter un uniforme, les Nubiens ont mérité le
châtiment. A eux de renoncer à leur culture, à leur histoire, à leurs
valeurs de tolérance et de respect d’autrui, puisque les Belges
détestent tout cela. Bien entendu, aucun de ces faits, crimes,
événements ne pourrait se produire ailleurs dans le monde. Ils sont
propres à la Nubie. La seule Nubie en est le théâtre, ce qui ne manque
pas d’étonner le voyageur zoulou. Chez lui, dans son pays, ces choses
seraient impossibles. Les Belges de Nubie réduisent l’univers à leur
seul moi ou aux objets dont ils s’emparent et qu’ils accaparent. Les
femmes ne sont rien – sinon des objets. Elles sont donc haïes, autant
que les Juifs.
Il ne
faut pas croire que ces faits provoquent l’ire des Nubiens. Au
contraire. Tout cela est dans l’ordre des choses. Ainsi va la Nubie.
Jourde prouve que l’on peut encore écrire librement en France, à trois
conditions : que les faits se passent en Nubie ; que l’observateur soit
zoulou, et pas français ou européen, les zoulous, comme chacun sait, ne
pouvant pas, quoi qu’ils écrivent, être accusés de racisme ; que les
jeunes qui mettent le feu aux banlieues soient des Belges - Wallons ou
Flamands peu importe. On se demande quel mauvais génie a poussé la
maison de commerce Gallimard à publier un livre pareil, au risque de
prendre place sur la liste noire des éditeurs à boycotter ou à
vilipender. Déjà, les experts en indignations fourbissent leurs armes :
ça va s’agiter dans le landernau nubien, qui tient moins d’une province
éloignée et sans importance que du landau. La Nubie va-t-elle retomber
dans les limbes ? On le saura sous peu.
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