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L'Histoire
ou la guerre
continuée par d'autres
moyens
par Jean-Gérard Lapacherie
à propos de Jean-Pierre Rioux,
Au bonheur la France. Des impressionnistes à de Gaulle, comment nous
avons su être heureux, Perrin, 2004.
L’histoire est comme la politique : une
guerre continuée par d’autres moyens, non plus par les bombes à
fragmentation, les mines anti-personnel, le gaz moutarde, mais par la
parole ou les écrits – surtout quand les historiens traitent de la
France ou des Français et qu’ils s’attachent à exhumer des archives ce
que fut la France. Ce n’est plus de la science, ni de l’art, ni de la
morale, ni des idées, mais de la guerre civile, pas de la guerre en
dentelle, de la guerre en mots ou en phrases ou en narrations. La
mémoire n’est plus le lieu où se recueillent les citoyens, fût-ce pour
exprimer de la gratitude envers leurs aînés, mais un vaste champ de
bataille, un champ de bataille particulier, dans la mesure où, à la
différence des terrains où s’affrontent les blindés et les commandos, il
n’y a qu’une armée en opération, il n’y a qu’une armée qui combat, il
n’y a qu’une armée en guerre, celle des historiens, dont les objectifs à
détruire sont la France, les Français, l’estime de soi, la mémoire. Ces
historiens se prétendent pacifistes à tout crin et favorables à la
paix partout dans le monde, sauf en France bien sûr. On aimerait
seulement qu’ils mettent leurs actes en accord avec leurs paroles.
Il en est ainsi de Jean-Pierre Rioux, 68
ans, dont au moins cinquante passés à ferrailler, lutter, combattre :
tous les jours en opérations, pas une minute de relâche. C’est que cet
historien est progressiste ou prétendument progressiste. Il affiche son
idéologie, la bonne conscience en sautoir, l’exhibant comme un maréchal
soviétique arborait ses rangées de décorations. De son épouse décédée et
de lui-même, il écrit : « nous avons conjugué il est vrai un certain
optimisme historique sans naïveté (il se prête beaucoup charités)
qu’Hélène (l’épouse) avait dans l’âme ». Le propre de l’idéologie est de
tout s’approprier. Rien ne lui échappe. Ce monstre dévore tout ce qu’il
accapare : même la France et le bonheur français. Il est vrai que
Saint-Just avait fixé pour objectif à la Révolution de prodiguer l’idée
neuve du bonheur à tout le monde, avant de faire couper les têtes qui
dépassaient ou de lancer, en Vendée, ses sbires en armes sur de
malheureux paysans qui n’entendaient pas qu’on leur impose quoi que ce
soit. Le sous-titre porte : « comment nous avons su être heureux ».
L’idéologie est aussi totalitaire : elle fait parler les Français morts,
les vivants, à naître, elle fait siens leurs états d’âme, leurs
sentiments, leur vie intérieure, elle les enrôle dans la guerre contre
la France.
Le bonheur français est un vieux et beau
sujet. Depuis des siècles, les Allemands répètent à l’envi le même
proverbe : « heureux comme Dieu en France » (« glücklich als Gott in
Frankreich »). Ils le disaient au XVIIe siècle, ils l’ont dit aussi
quand ils ont occupé la France. Pendant des siècles, la civilité
française, l’art et la douceur de vivre, la relative et ancienne
prospérité, qui date de l’an mil, les fêtes et solidarités villageoises,
les travaux et les jours, le souci du monde, tout cela a suscité l’envie
de ceux qui n’étaient pas Français. Il n’est pas étonnant que la France
ait été le pays le plus souvent envahi depuis deux millénaires : si elle
avait été une terre de malheurs, elle n’aurait pas été autant convoitée.
Pourtant, M. Rioux ne traite pas de cet antique bonheur, mais du bonheur
que la France aurait connu depuis que la République y a été solidement
instituée, depuis 1874 exactement. Voilà un découpage qui en dit plus
long que toute analyse sur l’idéologie de M. Rioux : son livre n’aurait
pas dû être intitulé « Au bonheur la France » mais « Au bonheur la
République », les seules IIIe et IVe Républiques. Le dernier chapitre
porte comme titre : « De Gaulle en tête ». Il commence en septembre 1958
et s’achève en avril 1969. C’est pendant ces onze années que se clôt le
bonheur français. De Gaulle aux affaires, c’est le retour du malheur. On
ne rêve pas, et pourtant c’est la thèse de M. Rioux, agrégé d’histoire,
professeur dans une université, directeur de recherches au CNRS, puis
inspecteur général de l’instruction publique, nommé en 1991 par Jospin
ou par son successeur. Or, pendant la période étudiée, de 1870 à 1958,
la France a connu une succession de malheurs collectifs : défaite,
guerres incessantes entre 1914 et 1962, pays occupé, en partie ou en
totalité, à deux reprises, ruine des finances publiques et des
épargnants entre 1914 et 1958 (ruine qui a repris en 1981), exode rural
qui a arraché des millions de paysans à leurs terres, exploitation
ouvrière éhontée et, pour les Français installés en Algérie et chassés
de ce pays, etc. cent ans ou plus de malheurs.
Le titre parodie l’expression figée « au
bonheur la chance », dans laquelle « la chance » est complément du nom
« bonheur », sans préposition, comme dans les toponymes « Château l’Evêque »
(le château de l’évêque), la Chaise Dieu (la chaire de Dieu) ou « les
Essarts le Roy » (les essarts du Roi), etc. « Au bonheur la chance »
signifie littéralement « au hasard (bonheur) du hasard (chance) » et
elle a pour équivalent à « tout hasard ». Ce titre laisse entendre que,
au milieu des misères du monde et malgré la dureté des temps, les
Français ont su aménager de petites plages de bonheur, un peu « au
hasard » ou accidentellement, en faisant contre mauvaise fortune bon
cœur. En fait, le contenu du livre est tout différent : la thèse de M.
Rioux est que le bonheur français vient des politiques qui ont été
menées, dans le cadre des institutions nouvelles, celles de la
République, troisième du nom (oubliées les tragédies de 1792-1795 et de
1848-1849) : car, pour cet historien, le bonheur commence avec
l’établissement de la République, comme l’exprime sans ambages le titre
de la première partie : « prémisses de belle époque, 1874-1914 ». Ce
bonheur n’est pas dû au hasard, il est le fruit d’une volonté politique
et doit être mis au crédit d’un régime politique, que M. Rioux confond
avec la France ou auquel il réduit la France. L’entreprise est purement
idéologique, dans ce que l’idéologie a de plus bas, la justification
d’un régime politique, ce dont étaient coutumiers les fonctionnaires de
régimes totalitaires, en Allemagne, dans les années noires, ou en URSS
et dans ses satellites, dans les années rouges. De fait, l’histoire,
selon M. Rioux consiste à égrener le chapelet idéologique, comme à
l’église ou à la mosquée (comme il faut dire maintenant), c’est-à-dire à
réciter le grand corpus de prières : affaire Dreyfus, qui est la trace
du malheur français et d’abord du capitaine Alfred Dreyfus et de sa
famille ; le bon bourgeois Jaurès, un peu cupide, n’aimant guère les
Juifs d’Algérie, y préférant les Arabes, nommé « notre Jean » (il manque
entre ces deux mots « bon roi »), la loi de 1905, l’invention de
l’électricité, etc. Rien n’est dit des délires scientistes, du
développement sous couvert de positivisme d’une nouvelle religion
occultiste et socialiste, du malheur des peuples soumis. Un chapitre est
consacré à « la séparation libératrice » (celle de 1905), mais est passé
sous silence ce grand malheur français qu’a été « l’expulsion des
congrégations en 1902 », consécutive au refus scélérat et attentatoire
aux droits de l’homme de laisser les congrégations et associations
cultuelles bénéficier de la loi de 1901 sur la liberté d’association. Le
chapitre consacré à Louis Renault, l’inventeur de génie, est tout entier
à charge. Tout est à l’avenant : rien n’est dit des causes de la guerre
de 1914. Les titres sont la resucée de stupides slogans militants : « le
fascisme n’est pas passé » (1934), que les bolcheviks faisaient répéter
à des milliers de perroquets, au moment même où ils s’apprêtaient à
passer une alliance, qui n’était de circonstance, mais de fond, avec
Hitler et les socialistes nationaux au pouvoir en Allemagne.
En bref, aux leçons de morale pour
rombières, grenouilles de bénitier et momies de sacristie, s’ajoutent
les falsifications de l’histoire de France ou les manifestations de
haine à l’encontre des Français et du peuple qu’ils forment. Ainsi,
cette proposition : « l’histoire française, depuis deux cents ans, est
parcourue de rejets, de brocards, de xénophobies et même de racismes –
aux degrés bien connus : rigolards, ordinaires, argumentés, puis
assassins à l’occasion – qui nient l’Autre, le dénigrent, le piétinent
ou l’excluent » (chapitre « au creuset de la rue de Lappe », p 157). Il
a fallu que M. Rioux entende à chaque instant de sa vie, dans sa famille
ou dans les milieux qu’il a fréquentés, des éructations de haine à
l’encontre des étrangers (égorgés, bien entendu) ou des Juifs (gazés à
Bordeaux ou à Calais) pour qu’il emploie les mots xénophobies et
racismes au pluriel. Il devrait mieux choisir ses fréquentations.
On n’est pas responsable de sa famille, mais on l’est de ses amis :
dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es. L’auteur de ces lignes
n’a rien entendu de tel, ni dans sa famille, ni dans les milieux qu’il a
fréquentés et qu’il fréquente. Il ne réduit pas l’histoire de France à
ces couches épaisses de racismes. Il a fallu aussi que M. Rioux soit
privé de vie spirituelle pour qu’il écrive l’Autre avec une majuscule et
en fasse une divinité. Se prosterne-t-il devant elle ? La proposition
dogmatique - « l’histoire française, depuis deux cents ans, est
parcourue de rejets, de brocards, de xénophobies et même de racismes,
etc. » - n’a rien d’historique, elle est toute idéologie et elle n’est
rien qu’idéologie. Aucun des mots employés n’est défini, ni pensé. C’est
de la récitation coranique. Rien de ce qui est avancé n’est avéré, sinon
dans la grande et nouvelle inquisition que produit l’idéologie des
puissants. Aux Français et à la France, sont attribués les mêmes
préjugés sordides et puants que ceux dont les socialistes nationaux
allemands accablaient les Juifs ou la France ou les bolcheviks les
classes nuisibles. Ou encore cette autre perle : « les Maliens de l’îlot
Chalon dans les années 1980 étaient frères des maçons limousins
exploités un siècle plus tôt à la même place par les marchands de
sommeil ». L’îlot était un squat. Par définition, personne n’y payait de
loyer. On ne sait qui sont ces marchands de sommeil qui faisaient payer
des loyers exorbitants à ces Maliens. Des compatriotes voraces ? Non
seulement, cette affirmation relève du fantasme idéologique, mais elle
est aberrante sur le plan conceptuel : après l’exploitation de l’homme
par l’homme, M. Rioux invente l’exploitation (imaginaire) du maçon
creusois ou du maçon malien par le marchand de sommeil. Où est la
plus-value tirée de cette « exploitation » ? De même, la fraternité
qu’il prête aux Maliens et aux Creusois est de la propagande de
sacristie. La conclusion (p 162) est toute religieuse ou mystique : « la
désespérance ne gagnera pas, pour peu qu’une condition soit toujours
remplie : que la République reste présente et active partout où
l’exclusion s’affiche ou menace. Parce que depuis 1789 l’exclusion,
offense à l’être et à l’Autre, demeure chez nous une affaire publique et
un défi civique ». M. Rioux devrait lire, ce que, apparemment, il n’a
jamais fait, les textes fondateurs de 1789 : il n’y trouvera employé
nulle part le nom exclusion. Entre déclarer des droits
imprescriptibles et lutter contre l’exclusion, il n’y a pas un abîme,
mais un vide intersidéral. Jamais les Républicains, entre 1789 et
jusqu’en 1998, quand Mme Aubry a inventé l’exclusion pour culpabiliser
la France et les Français, n’ont lutté contre « l’exclusion ».
D’ailleurs, ils ne se sont pas gênés pour exclure à tire-larigot
l’Autre. Ils ont même exclu le Même : expulsion des Congrégations, refus
d’accorder la citoyenneté aux autochtones d’Algérie, délire sur les
« races inférieures », etc. Cette verroterie à la Aubry est peut-être
digne d’un militant enfermé depuis un demi-siècle dans une des cellules
minuscules du Parti communiste ou socialiste ou autre (trotskiste ?),
mais indigne d’un Français.
Pourquoi ce livre a-t-il
été écrit ? Le véritable objectif est d’utiliser l’histoire, après
l’avoir frelatée, dans les luttes politiques du moment. La gauche au
pouvoir, sauf sans doute pour la famille Rioux (elle, professeur de
khâgne, lui inspecteur général, plus les à-côtés, le revenu est au moins
de 70000 francs par mois), présente un bilan désastreux : de six à dix
millions de pauvres, trois millions de Français de mal logés, six
millions de chômeurs ou d’exclus du marché du travail, deux millions de
Français qui, par désespoir, ont quitté la France, etc. Voilà qui fait
vingt millions de Français condamnés au malheur : plus d’un tiers de la
population. C’est la faillite la plus retentissante qu’un régime ait
jamais connu depuis Clovis. « Au bonheur la France » est l’écran qui
cache le désastre : « cachez ces faims que je ne saurais voir ». La
falsification de la mémoire, c’est de la guerre. Du temps de Sully, la
France avait deux mamelles ; sous les intellos à la Rioux, elle n’en a
plus qu’une : la dénégation du réel.
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