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Lire
Dantec
par Jean-Gérard Lapacherie
à propos de
Maurice G.Dantec, Le théâtre des opérations III, 2002-2006,
American Black Box, Albin Michel, 2007.
Voici
un livre étrange et intempestif, non pas par son épaisseur (700 pages,
Les Bienveillantes, prix Goncourt, fait deux cents pages de
plus), mais par son contenu incongru et qui sent le soufre. Les grands
esprits, les petits marquis, les gens du beau monde ne vont pas manquer
de se gausser de Dantec, l’accusant de « fascisme » ou d’autres
diableries, à moins qu’ils ne préfèrent taire l’animosité qu’il leur
inspire. Pensez donc : Maurice Dantec est un rocker punk passé par le
polar (mélange de roman noir et de roman d’anticipation à prétentions ou
postures scientifiques) et qui n’a obtenu aucun autre diplôme que le bac
(pas de DEUG, pas de licence, pas de maîtrise, pas de troisième cycle,
pas de doctorat), n’ayant même pas suivi d’études dans les départements
de sciences sociales des universités de France. En dépit de ses
« lacunes », cet analphabète ès diplômes se targue de penser le monde,
le réel, l’homme ! « Dantec, vont dire les habiles du Monde, de Libé ou
de l’Obs, c’est Monsieur Jourdain s’essayant à la philosophie, il ferait
mieux d’apprendre l’orthographe ». Il faut donc s’attendre à ce que les
cultureux jettent cet American Black Box dans les oubliettes du
mépris et du silence.
Même
si Dantec développe des idées, défend des points de vue, exprime des
opinions – parfois à l’emporte-pièce -, auxquels il est parfois
difficile d’ adhérer, il faut le prendre au sérieux, lire avec attention
ce qu’il écrit, analyser ce qu’il pense, et ce, entre autres raisons,
parce qu’il est ambitieux, qu’il pense mal, qu’il ne se contente pas
d’ânonner comme un moderne la doxa de tout le monde, qu’il écrit
à contre-courant, qu’il ne baigne pas dans l’air du temps. Au contraire.
Il fait souffler dans la littérature la tempête de l’Esprit ou le vent
de l’Apocalypse. Ce troisième volume de la trilogie du Théâtre des
opérations qui compte près de deux mille pages (I Journal
métaphysique et polémique 1999, 2000 ; II Laboratoire de catastrophe
générale 2000-2001, 2001 ; tous deux chez Gallimard ; III American Black
Box) est aussi long que les deux premiers, mais plus inspiré, plus
apocalyptique encore. Comme l’indique le titre (« opérations », terme de
guerre, désigne l’ensemble des mouvements stratégiques ou des manœuvres
tactiques d’une armée en campagne et dans le théâtre d’opérations,
se déroulent des combats sous un commandement militaire unique), Dantec
pense que nous sommes en guerre ou, plus exactement, que la guerre est
faite à « l’Occident » (à la France, à l’Europe, aux Etats-Unis, au
« monde libre »), une guerre sans merci, biologique, culturelle (c’est
eux ou nous), que cette guerre se présente sous la forme d’un quadruple
djihad : un djihad exogène à l’Occident, celui que mène l’islam partout
dans le monde, et trois djihads internes à l’Occident : le néonazisme,
le nihilisme post-moderne, le djihad techno-écolo-socialo libéral issu
des Lumières. Seuls les Etats-Unis ont la lucidité, selon Dantec, d’user
de la force pour contrer la guerre qui leur est faite, en Afghanistan ou
en Irak, et dans leur propre territoire. Les Français ont capitulé et se
résignent à une longue servitude. Non seulement, Dantec s’est exilé pour
mettre ses enfants à l’abri de la menace des bandes islamico-crapuleuses
contrôlant les cités des grandes villes de France, mais encore il s’est
réfugié sur le seul continent où brûlent les flammes de la résistance
occidentale. D’où le titre American Black Box. Le troisième
volume du Théâtre des Opérations est la « boîte noire » où sont
enregistrées les déflagrations passées, présentes et futures, imminentes
ou annoncées, des quatre djihads et du contre-djihad américain. Comme la
« boîte noire » est écrite au Canada, elle est qualifiée d’american
– en hommage à ce continent qui est le seul à brandir l’oriflamme de la
souveraineté occidentale.
Ce
serait une erreur que de réduire la pensée de Dantec à celle des
idéologues ou des penseurs « néo-conservateurs » (les neo-cons,
comme on dit en français) qui inspirent ou ont inspiré la politique du
président Bush Jr, avec lequel Dantec a au moins un point en commun :
c’est un born again ou un rené à la foi, qui, a comme tous les
prosélytes, des convictions très fortes, qu’il lit chez les pères de l’Eglise,
pensant que l’avenir de l’humanité est inscrit dans les textes sacrés
(Bible, Evangiles, Apocalypse selon Saint-Jean). Il cite Muray,
Chesterton ou Nicolas Gomez Davila ; s’il fallait lui trouver une
généalogie, il pourrait être rapproché des penseurs
contre-révolutionnaires du début du XIXe siècle, Bonald et Maistre.
Même
quand il traite de méta, du cosmos, de l’infiniment petit, du
code génétique, Dantec écrit toujours clairement : ce qu’il y a de plus
admirable dans son œuvre, c’est à la fois la maîtrise de la langue et la
maîtrise de la pensée, car cet American Black Box est le livre
d’un penseur inclassable, talentueux, ayant le sens de la formule et le
goût de la polémique. La pensée n’est pas exposée comme à l’université,
elle n’est ni formatée ni usinée en termes pépères. Elle surgit d’un
coup, soudain, comme un éclair ; c’est un surgissement, une révélation,
une succession de visions, une véritable apocalypse.
« L’écrivain-né,
à quelque époque qu’il vive, ne se soucie pas d’appartenir à la
littérature contemporaine. Pour le véritable écrivain, est littérature
contemporaine ce qu’il écrit », écrit Gomez Davila (p 304, American
Black Box). Si Dantec cite cet aphorisme, c’est qu’il se l’applique
à lui-même. De fait, il n’a pas tort. Ce à quoi procède Dantec, c’est à
une sortie du social. Il libère la pensée occidentale de la gangue
sociale et de l’horizon sociétal dans lesquels, reléguée et asphyxiée,
elle se meurt depuis deux siècles, agonisant dans un stérile nihilisme
postmoderne. Ce faisant, il replace la métaphysique, le religieux, le
métahistorique au cœur de la pensée. Tel est son principal mérite.n
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