Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

               "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

                                                                                                                                      Ernest Renan

 

 

 

 

RETOUR ACCUEIL

 

 

 

 

 

ARCHIVES

 

Critique littéraire 1

Critique littéraire 2

Critique littéraire 3

Critique littéraire 4

Critique littéraire 5

Critique littéraire 6

Critique littéraire 7

Critique littéraire 8

Critique littéraire 9

Critique littéraire 10

Critique littéraire 11

Critique littéraire 12

Critique littéraire 13

Critique littéraire 14

Critique littéraire 15

Critique littéraire 16

Critique littéraire 17

Critique littéraire 18

 

Si vous souhaitez vous inscrire à notre liste de diffusion, merci de nous le signaler par courriel.

 Accueil / Présentation / Notre équipe / Archives édito / Nous écrire / Liens

Lire Dantec

 

par Jean-Gérard Lapacherie

 

à propos de Maurice G.Dantec, Le théâtre des opérations III, 2002-2006, American Black Box, Albin Michel, 2007.

 

 

                    

 

 Voici un livre étrange et intempestif, non pas par son épaisseur (700 pages, Les Bienveillantes, prix Goncourt, fait deux cents pages de plus), mais par son contenu incongru et qui sent le soufre. Les grands esprits, les petits marquis, les gens du beau monde ne vont pas manquer de se gausser de Dantec, l’accusant de « fascisme » ou d’autres diableries, à moins qu’ils ne préfèrent taire l’animosité qu’il leur inspire. Pensez donc : Maurice Dantec est un rocker punk passé par le polar (mélange de roman noir et de roman d’anticipation à prétentions ou postures scientifiques) et qui n’a obtenu aucun autre diplôme que le bac (pas de DEUG, pas de licence, pas de maîtrise, pas de troisième cycle, pas de doctorat), n’ayant même pas suivi d’études dans les départements de sciences sociales des universités de France. En dépit de ses « lacunes », cet analphabète ès diplômes se targue de penser le monde, le réel, l’homme ! « Dantec, vont dire les habiles du Monde, de Libé ou de l’Obs, c’est Monsieur Jourdain s’essayant à la philosophie, il ferait mieux d’apprendre l’orthographe ». Il faut donc s’attendre à ce que les cultureux jettent cet American Black Box dans les oubliettes du mépris et du silence. 

Même si Dantec développe des idées, défend des points de vue, exprime des opinions – parfois à l’emporte-pièce -, auxquels il est parfois difficile d’ adhérer, il faut le prendre au sérieux, lire avec attention ce qu’il écrit, analyser ce qu’il pense, et ce, entre autres raisons, parce qu’il est ambitieux, qu’il pense mal, qu’il ne se contente pas d’ânonner comme un moderne la doxa de tout le monde, qu’il écrit à contre-courant, qu’il ne baigne pas dans l’air du temps. Au contraire. Il fait souffler dans la littérature la tempête de l’Esprit ou le vent de l’Apocalypse. Ce troisième volume de la trilogie du Théâtre des opérations qui compte près de deux mille pages (I Journal métaphysique et polémique 1999, 2000 ; II Laboratoire de catastrophe générale 2000-2001, 2001 ; tous deux chez Gallimard ; III American Black Box) est aussi long que les deux premiers, mais plus inspiré, plus apocalyptique encore. Comme l’indique le titre (« opérations », terme de guerre, désigne l’ensemble des mouvements stratégiques ou des manœuvres tactiques d’une armée en campagne et dans le théâtre d’opérations, se déroulent des combats sous un commandement militaire unique), Dantec pense que nous sommes en guerre ou, plus exactement, que la guerre est faite à « l’Occident » (à la France, à l’Europe, aux Etats-Unis, au « monde libre »), une guerre sans merci, biologique, culturelle (c’est eux ou nous), que cette guerre se présente sous la forme d’un quadruple djihad : un djihad exogène à l’Occident, celui que mène l’islam partout dans le monde, et trois djihads internes à l’Occident : le néonazisme, le nihilisme post-moderne, le djihad techno-écolo-socialo libéral issu des Lumières. Seuls les Etats-Unis ont la lucidité, selon Dantec, d’user de la force pour contrer la guerre qui leur est faite, en Afghanistan ou en Irak, et dans leur propre territoire. Les Français ont capitulé et se résignent à une longue servitude. Non seulement, Dantec s’est exilé pour mettre ses enfants à l’abri de la menace des bandes islamico-crapuleuses contrôlant les cités des grandes villes de France, mais encore il s’est réfugié sur le seul continent où brûlent les flammes de la résistance occidentale. D’où le titre American Black Box. Le troisième volume du Théâtre des Opérations est la « boîte noire » où sont enregistrées les déflagrations passées, présentes et futures, imminentes ou annoncées, des quatre djihads et du contre-djihad américain. Comme la « boîte noire » est écrite au Canada, elle est qualifiée d’american – en hommage à ce continent qui est le seul à brandir l’oriflamme de la souveraineté occidentale.

Ce serait une erreur que de réduire la pensée de Dantec à celle des idéologues ou des penseurs « néo-conservateurs » (les neo-cons, comme on dit en français) qui inspirent ou ont inspiré la politique du président Bush Jr, avec lequel Dantec a au moins un point en commun : c’est un born again ou un rené à la foi, qui, a comme tous les prosélytes, des convictions très fortes, qu’il lit chez les pères de l’Eglise, pensant que l’avenir de l’humanité est inscrit dans les textes sacrés (Bible, Evangiles, Apocalypse selon Saint-Jean). Il cite Muray, Chesterton ou Nicolas Gomez Davila ; s’il fallait lui trouver une généalogie, il pourrait être rapproché des penseurs contre-révolutionnaires du début du XIXe siècle, Bonald et Maistre. 

Même quand il traite de méta, du cosmos, de l’infiniment petit, du code génétique, Dantec écrit toujours clairement : ce qu’il y a de plus admirable dans son œuvre, c’est à la fois la maîtrise de la langue et la maîtrise de la pensée, car cet American Black Box est le livre d’un penseur inclassable, talentueux, ayant le sens de la formule et le goût de la polémique. La pensée n’est pas exposée comme à l’université, elle n’est ni formatée ni usinée en termes pépères. Elle surgit d’un coup, soudain, comme un éclair ; c’est un surgissement, une révélation, une succession de visions, une véritable apocalypse.

« L’écrivain-né, à quelque époque qu’il vive, ne se soucie pas d’appartenir à la littérature contemporaine. Pour le véritable écrivain, est littérature contemporaine ce qu’il écrit », écrit Gomez Davila (p 304, American Black Box). Si Dantec cite cet aphorisme, c’est qu’il se l’applique à lui-même. De fait, il n’a pas tort. Ce à quoi procède Dantec, c’est à une sortie du social. Il libère la pensée occidentale de la gangue sociale et de l’horizon sociétal dans lesquels, reléguée et asphyxiée, elle se meurt depuis deux siècles, agonisant dans un stérile nihilisme postmoderne. Ce faisant, il replace la métaphysique, le religieux, le métahistorique au cœur de la pensée. Tel est son principal mérite.n