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Un
hymne
à la libre France
par
Jean-Gérard Lapacherie
à propos de
Chahdortt Djavann,
Comment peut-on être français ?
Flammarion, 2006.
Dans
la lettre 30 des Lettres Persanes, Rica raconte à son ami Ibben,
resté à Smyrne, qu’un jour, alors qu’il avait ôté son costume persan et
qu’il s’était habillé en indigène, les Parisiens, ne le reconnaissant
pas, mais apprenant par la rumeur qu’il était persan, s’en étonnèrent en
ces termes :
« Ah !
ah ! Monsieur est persan ? C’est une chose bien extraordinaire ! Comment
peut-on être Persan ? »
Rica
s’est bien gardé de répondre à cette question, qui n’est rapportée que
par ironie, Montesquieu jugeant sans aucun doute que la réaction des
badauds ne méritait pas de commentaire, tant elle est sotte, ou bien se
moquant de l’importance que les Parisiens accordent à l’être, à ce
qu’ils sont ou à ce qu’ils croient être par vanité, ou encore pensant à
juste titre que l’on n’est pas persan, ni français, mais homme et que le
fait d’être persan et son corollaire « être français » sont des
accidents ou, comme dirait un philosophe, de simples contingences.
A
l’opposé, le titre « comment peut-on être français ? » n’a pas ce
sens-là, et pas seulement à cause de la substitution de français
à persan. Dans le roman de Montesquieu, ce sont les badauds qui
se demandent naïvement à quoi se reconnaît un persan qui ne porte pas
d’habit immédiatement identifiable. Dans le roman de Mme Djavann, c’est
la romancière elle-même et son personnage, Roxane, qui se posent la
question, et en des termes sinon philosophiques, du moins sérieux. Dans
les Lettres persanes, la question est sans réponse. Dans le roman
de Mme Djavann, la réponse est fournie par le récit. Dans « comment
peut-on être français ? », le verbe être exprime l’identité ou
l’essence ou la « nature », au sens philosophique de ce terme. Qu’est-ce
qui fait que l’on est français ? Comment le devenir, non pas
juridiquement ou « de papier », par la carte d’identité (elle est donnée
à quasiment tout le monde et ceux à qui elle est refusée peuvent s’en
procurer une auprès d’un faussaire), mais philosophiquement ? Comment
ingérer le génie français ou se l’approprier ? Ce n’est pas la lignée,
ni la « race », ni la couleur de la peau, ni la religion qui font les
Français. Pour Roxane, qui vient d’un pays moyenâgeux, où elle a été
obligée, dès l’âge de six ans, de se dissimuler dans l’uniforme
islamique, être français, c’est jouir de la première des libertés :
celle d’aller et de venir à son gré, sans en demander l’autorisation à
quiconque, sans être suivie, épiée, surveillée, accompagnée, et c’est
accepter qu’autrui jouisse de la même liberté que soi, même si cet autre
est une femme. C’est pourquoi le premier acte de Roxane, une fois à
Paris, après s’être assise à la terrasse d’un café, y avoir mangé un
sandwich et bu un verre de vin rouge (« c’était un événement majeur dans
la vie de Roxane. C’était la liberté elle-même. En Iran, une telle chose
était tout simplement inimaginable »), est de marcher toute la nuit dans
la ville, pour faire entrer dans son corps la liberté que l’on respire
en France, s’en imprégner physiquement et qu’elle devienne soi. De ce
fait, les premières pages du roman sont l’un des plus beaux hommages qui
aient été rendus à notre pays, d’autant plus émouvant aussi que les
ressortissants des pays du tiers monde ont pris la fâcheuse habitude
depuis le règne de Mitterrand d’accabler d’une haine inexpiable la terre
de servitude que serait à leurs yeux la France. Très vite, Roxane prend
conscience que c’est par la maîtrise du français que se fait « l’être »
français. Tant qu’elle baragouinera, on l’assignera à une identité
iranienne, qui lui fait honte et dont elle veut se dépouiller :
« La
langue persane (…) ne rappelait que trop à Roxane (…) un monde où chaque
mot était sali, trahi par les mollahs, un monde qu’elle avait fui, un
monde abhorré. La faute n’en était pas au persan, mais aux Iraniens. Une
langue n’existe que dans un lieu, dans un cœur et la bouche des gens qui
la parlent, elle raconte l’histoire des gens qui la parlent, elle
raconte l’histoire d’un peuple, traduit le monde où elle vit, dit la
vie, la vie des gens. Cette langue était devenue malgré elle complice
d’une histoire calamiteuse et infamante ; chaque mot coltinait les
dogmes qui accablaient le pays, chaque mot colportait les turpitudes de
la vie quotidienne. Alors Roxane ferma à jamais son dictionnaire persan,
car cette langue entaillait son être, faisait saigner sa mémoire
blessée. Trop de souvenirs douloureux étaient intimement liés au persan.
Non, le persan n’avait aucune place dans ce monde français »
Lorsqu’elle suit les cours de civilisation française dispensés à la
Sorbonne, il lui vient à l’esprit une idée farfelue : écrire à
Montesquieu, à la fois pour briser sa solitude et améliorer sa maîtrise
du française. Pour se justifier, elle considère Montesquieu comme son
inventeur (« ne l’avait-il pas inventée, avant même sa venue au monde ?
Peut-être même qu’elle n’aurait jamais existé réellement aujourd’hui si
Montesquieu ne l’avait pas imaginée ») et elle-même, Roxane, comme un
des personnages des Lettres persanes : « Ne lui avait-il fait
écrire des lettres, lui ? ». En fait, la raison profonde est que Roxane
a pour modèle les écrivains français, qu’elle a lus en Iran en
traduction, puis qu’elle lit dans des versions en français facile, enfin
dans le texte même. Elle envoie donc à Montesquieu des lettres qu’elle
glisse dans une enveloppe sur laquelle elle écrit une adresse fictive,
rue Corneille ou boulevard Voltaire, par exemple, prenant soin
d’indiquer au dos de l’enveloppe son adresse afin que la Poste lui
retourne la lettre. Elle s’identifie à la Roxane rebelle et insoumise de
la fiction. Dans la dernière « lettre » (la 160e) des Lettres
persanes, écrite du sérail d’Ispahan, Roxane écrit, avant de mourir,
à son époux et tyran Usbeck, ceci – que Mme Djavann interprète comme un
hymne à la liberté :
« J’ai
pu vivre dans la servitude, mais j’ai toujours été libre : j’ai reformé
tes lois sur celles de la Nature, et mon esprit s’est toujours tenu dans
l’indépendance (…) Ce langage, sans doute, te paraît nouveau ».
Comme
la Roxane de Montesquieu, la Roxane de Mme Djavann est une insoumise, au
sens où elle n’accepte comme lois que les lois qu’elle a examinées et
qui lui semblent conformes à quelques valeurs universelles. Réfugiée
politique, elle refuse de fréquenter la communauté formée par les
Iraniens de Paris, préférant la solitude à la compagnie de ses anciens
compatriotes et redoutant, à juste titre, que cette communauté ne soit
une prison aussi redoutable que celle qu’elle a fuie en fuyant l’Iran.
Roxane est donc une rebelle, mais une vraie, pas une rebelle de
pacotille à la manière conformiste du showbiz ou bien pensante des
sciences de la société.
Le
roman de Mme Djavann se distingue encore des Lettres persanes. Le
voyage de Rica et Usbeck fournit à Montesquieu l’occasion d’une satire
amusée, détachée, ironique des mœurs françaises, des travers des
Parisiens, des idées à la mode en France, des dogmes religieux. Alors
que Montesquieu critique la France, et accessoirement la cruauté de
l’Orient, les cibles que vise Mme Djavann sont l’Iran qu’elle a fui et
l’islam qui transforme les femmes en sacs et les hommes en bêtes. La
critique de l’Iran et de l’islam est assise sur la pensée de Voltaire,
de Montaigne, de Diderot et de Montesquieu. Au moment où la littérature
est délaissée dans les lycées français et où les jeunes Français ne sont
plus initiés aux grandes œuvres de leur patrimoine, il faut que ce soit
une femme d’origine iranienne, qui a appris le français tard, dans les
livres, et en particulier dans les manuels de Lagarde et Michard, si
souvent décriés par les bobos et les beaux esprits de la modernité à
tout crin, qui nous rappelle l’urgence qu’il y a, en ces temps de
délires racistes et d’illusions multiculturelles, les uns se nourrissant
des autres, à revenir aux grands écrivains qui ont fait la France. Le
relativisme culturel n’est qu’une capitulation de l’esprit d’examen.
C’est la énième resucée du tabou totalitaire. Ce que montre Mme Djavann,
arrivée à Paris en 1993 sans parler un traître mot de français, c’est
qu’on peut assimiler en quelques années, à force de volonté et de
travail, l’essentiel de la culture française ou de l’être français
(langue, littérature, pensée, Montaigne et Pascal), être capable de
pasticher Montesquieu, devenir (Je viens d’ailleurs, son premier
roman, a été publié en 2002), un vrai et grand écrivain français et que,
contrairement à ce qu’ânonnent les crétins de la bourdivinité et du
Collège de France, la culture n’est pas innée ni charismatique ni donnée
à quelques rares élus, mais à tous ceux qui acceptent de se donner la
peine de l’assimiler.
Il en
va de la langue comme de la culture : Roxane apprend le français, non
pour communiquer, mais pour parvenir à se dire, à accéder à l’existence,
à être elle-même grâce à cette langue.
« Elle
ne voulait pas de cette langue comme d’un simple outil de communication,
elle voulait accéder à son essence, à son génie, faire corps avec elle ;
elle ne voulait pas seulement parler cette langue, elle voulait que la
langue parle en elle. Elle voulait s’emparer de cette langue et que
cette langue s’empare d’elle. Elle voulait vivre en français, souffrir,
rire, pleurer, aimer, fantasmer, espérer, délirer en français, elle
voulait que le français vive en elle.
Roxane
voulait devenir une autre en français »
La
langue, à l’opposé de ce qu’en disent les linguistes dits « modernes »,
ou les didacticiens ou les spécialistes du FLE (« le français langue
étrangère »), est, pour Roxane, l’ordre symbolique dans lequel elle
entre par la littérature et les grandes créations de l’esprit humain,
par les textes, et qui existe et perdurera tant que des hommes pourront
accéder à la liberté de l’esprit, devenir autres que ce qu’ils étaient
appelés à être, en un mot « être » eux-mêmes et par eux-mêmes. La grâce
à laquelle aspirent Roxane et sans doute Mme Djavann finit par advenir.
Si l’on devait retenir une leçon de ce beau et étrange roman, quelque
peu intempestif, parce qu’il ne ressemble à rien de ce qui s’écrit
aujourd’hui, c’est le bel éloge qui y est fait de la culture ou de la
vie avec la pensée, dans sa version française, c’est-à-dire aussi
universelle.
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