|

Il y a dans ce
catalogue des vertus du souverain selon La Bruyère bien des
choses certes qui ne sont plus de notre temps - on ne refera, n'est-ce
pas, comme disait de Gaulle, notre siècle de Louis XIV. Mais il en est
d'autres - et beaucoup - qui peuvent encore servir à celui qui voudrait
être "grand". Extrait.
Mille et une vertus
du souverain
Citation de Jean de La
Bruyère,
Extraite de "Les
caractères ou les moeurs de ce siècle ", texte établi sur l'édition
originale, Jean de Bonnot, 1982, pp. 211-213
" Que de dons
du Ciel ne faut-il pas pour bien régner! Une naissance auguste, un air
d'empire et d'autorité, un visage qui remplisse la curiosité des peuples
empressés de voir le prince, et qui conserve le respect dans le
courtisan.
Une parfaite égalité
d'humeur, un grand éloignement pour la raillerie piquante, ou assez de
raison pour ne se la permettre point; ne faire jamais ni menaces, ni
reproches; ne point céder à la colère, et être toujours obéi. L'esprit
facile, insinuant; le coeur ouvert, sincère, et dont on croit voir le
fond, et ainsi très-propre à se faire des amis, des créatures et des
alliés; être secret toutefois, profond et impénétrable dans ses motifs
et dans ses projets. Du sérieux et de la gravité dans le public; de la
brièveté, jointe à beaucoup de justesse et de dignité, soit dans les
réponses aux ambassadeurs des princes, soit dans les conseils.
Une manière de faire des
grâces, qui est comme un second bienfait; le choix des personnes que
l'on gratifie; le discernement des esprits, des talents et des
complexions, pour la distribution des postes et des emplois; le choix
des généraux et des ministres.
Un jugement ferme, solide,
décisif dans les affaires, qui fait que l'on connaît le meilleur parti
et le plus juste; un esprit de droiture et d'équité qui fait qu'on le
suit, jusques à prononcer quelquefois contre soi-même en faveur du
peuple, des alliés, des ennemis; une mémoire heureuse et très-présente,
qui rappelle les besoins des sujets, leurs visages, leurs noms, leurs
requêtes.
Une vaste capacité, qui
s'étende non-seulement aux affaires de dehors, au commerce, aux maximes
d'Etat, aux vues de la politique, au reculement des frontières par la
conquête de nouvelles provinces, et à leur sûreté par un grand nombre de
forteresses inaccessibles; mais qui sache aussi se renfermer au dedans,
et comme dans les détails de tout un royaume; qui en bannisse un culte
faux, suspect, et ennemi de la souveraineté, s'il s'y rencontre; qui
abolisse des usages cruels et impies, s'ils y règnent; qui réforme les
lois et les coutumes, si elles étaient remplies d'abus; qui donne aux
villes plus de sûreté et plus commodités par le renouvellement d'une
exacte police, plus d'éclat et plus de majesté par des édifices
somptueux.
Punir sévèrement les vices
scandaleux; donner, par son autorité et par son exemple, du crédit à la
piété et à la vertu; protéger l'Eglise, ses ministres, ses droits, ses
libertés; ménager ses peuples comme ses enfants; être toujours occupé de
la pensée de les soulager, de rendre les subsides légers, et tels qu'ils
se lèvent sur les provinces sans les appauvrir.
De grands talents pour la
guerre; être vigilant, appliqué, laborieux; avoir des armées nombreuses,
les commander en personne; être froid dans le péril, ne ménager sa vie
que pour le bien de son Etat; aimer le bien de son Etat et sa gloire
plus que sa vie. une puissance très-absolue, qui ne laisse point
d'occasion aux brigues, à l'intrigue et à la cabale; qui ôte cette
distance infinie qui est quelquefois entre les grands et les petits, qui
les rapproche, et sous laquelle tous plient également.
une étendue de
connaissances qui fait que le prince voit tout par ses yeux, qu'il agit
immédiatement et par lui-même; que ses généraux ne sont, quoique
éloignés de lui, que ses lieutenants, et les ministres que ses
ministres. Une profonde sagesse, qui sait déclarer la guerre, qui sait
vaincre et user de la victoire; qui sait faire la paix, qui sait la
rompre; qui sait quelquefois, et selon les divers intérêts, contraindre
les ennemis à la recevoir; qui donne des règles à une vaste ambition, et
sait jusques où l'on doit conquérir. Au milieu d'ennemis couverts et
déclarés, se procurer le loisir des jeux, des fêtes, des spectacles;
cultiver les arts et les sciences; former et exécuter des projets
d'édifices surprenants.
Un génie enfin supérieur
et puissant, qui se fait aimer et révérer des siens, craindre des
étrangers; qui fait d'une cour, et même de tout un royaume, comme une
seule famille, unie parfaitement sous un même chef, dont l'union et la
bonne intelligence est redoutable au reste du monde.
Ces admirables vertus me
semblent renfermées dans l'idée du souverain. Il est vrai qu'il est rare
de les voir réunies dans un même sujet; il faut que trop de choses
concourent à la fois: l'esprit, le coeur, les dehors, le tempérament; et
il me paraît qu'un monarque qui les rassemble toutes en sa personne est
bien digne du nom de GRAND.
n
|