|

Quand on se penche sur
l'identité française, le culte des morts tel que le louait Barrès
revient immanquablement; Pierre Chaunu le rappelait fort opportunément
il y a un quart de siècle: Non, nous ne sommes pas nés de rien...
Le rapport des morts
aux vivants
Citation de Pierre
Chaunu,
Extraite de "La
France. Histoire de la sensibilité des Français à la France", Robert
Laffont, coll. Les hommes et l'Histoire,1982.
Je puis désormais tracer
le trait fort qui marque lourdement le destin de la France: les Français
ont sous leurs pieds le sol qui contient, proportionnellement aux
vivants, le plus grand nombre de morts: 15 milliards de tombes pèsent
plus lourd que 50 millions de vivants. Nous avons plus de tombes au
kilomètre carré que la Chine, au moins autant que les sites les plus
anciens du fertile Croissant et de la Méditerranée. nous dépassons
la Grèce, l'Italie, toute la Chine, même celle du Nord; seuls, sans
doute quelques districts de Palestine, du Liban ou du nord de la
Mésopotamie peuvent rivaliser avec le sous-sol de france. ce privilège,
le sol de ce pays le partage avec 2 millions de km2 de terres
habitables. Cette densité de destins qui se sont inscrits sur notre sol
constitue la marque distinctive la plus profonde de ce pays.
La France est une patrie
qui, sous les pieds des vivants, compte beaucoup plus d'hommes que la
terre n'en compte à ce jour. (...) Les 15 milliards de tombes, le
rapport des 300 morts pour un vivant qui place notre pays en tête du
palmarès de l'enracinement dans la durée peuvent, je le conçois, laisser
indifférents les habitants des grands ensembles des villes champignons
qui sont des villes sans cimetières. L'explosion urbaine a fait naître
au sein des pays de l'Europe industrielle des agglomérations sans
racine, des cités dortoirs qui entretiennent l'amnésie. La France
n'échappe pas à la loi commune.(...)
Le culte des morts, le
contact physique avec la trace mystérieusement inscrite dans le sol,
l'air et l'eau, de ceux qui nous ont précédés et dont nous portons dans
notre être la trace génétique - la France malthusienne du XIXe
siècle s'accroche d'autant plus à cette forme froide de survie qu'elle
entrave le jeu naturel de la descendance - fait vraiment partie du
patrimoine culturel commun de presque toutes les cultures, toutes les
civilisations. Le rapport exceptionnellement élevé dans notre pays des
morts aux vivants constitue la pièce primordiale, peut-être, du système
de la France.
En dehors de Maurice
Barrès et des écrivains nationalistes de la fin du XIXe siècle que
personne ne lit plus, qui se préoccupe, aujourd'hui, de ce trait de
l'espace français?
c'est, au vrai, que nos
morts sont discrets.
n
|